INTERVIEW / LA FORMATION DE TRAVAILLEURS SOCIAUX EN HAÏTI Imprimer

Universite d'Etat d'Haiti


• Secteur (s) : Université

• Zone (s) d’intervention : Port-au-Prince

• Groupe (s)-cible (s) : Étudiants

• Source (s) de financement : UEH – Trésor public

• Siège (s) de l'intervenant:
Avenue Christophe, Port-au-Prince
HAITI
Tél : (509) 2222-1343 / 2222-2399 / 2223-4602

Extrait d’une interview de François Pierre Jeanco avec le professeur Eddy Lacoste sur le département de Service social à la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’État d’Haïti, unique lieu d’enseignement de cette discipline dans le pays. Celui-ci fera la lumière sur la notion de service social, les contours de cette discipline et ses champs d’application dans le milieu, l’organisation de l’enseignement et son contenu, les difficultés rencontrées et les attentes.

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E-L.-Professeur, nous vous saluons. Pour le public d’ENFO-LIEN, pouvez-vous préciser vos responsabilités à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) ?

J.P.E.L.-Je suis Jérôme Paul Eddy Lacoste, responsable du département de service social au sein de la Faculté des Sciences Humaines et professeur dans cette faculté créée depuis 1974 par Salomon Pierre- Louis. Depuis lors, cette institution universitaire reçoit des jeunes après la fin de leurs études secondaires et les prépare pour qu’ils puissent répondre à leurs aspirations et à celles existant dans la société.

E.L.-Professeur Lacoste, le public d’ENFO-LIEN aimerait savoir comment se fait la formation de cadres pour le secteur social du pays et aussi avoir des précisions sur le concept de travail social.

J.P.E.L.- Le service social est une discipline scientifique qui étudie les problèmes sociaux auxquels sont confrontées les sociétés tout en intervenant sur ceux-ci. Ces problèmes se rencontrent dans divers paliers de la société et découlent soit de l’insuffisance de l’État, soit de l’organisation même de la société. Ils embrassent l’enfance, la paysannerie, la pauvreté, et tous les disfonctionnements existant dans la société. Le travail social étudie tous ces problèmes en même temps qu’il prévoit des interventions. Ce qui en fait caractérise le travail social en tant que discipline, c’est l’étude concrète des problèmes en tant que tels, en touchant leur aspect historique, leurs caractéristiques, leurs manifestations, pour arriver à les cerner. L’autre niveau renvoie à l’intervention, méthodologique et pratique pour trouver le programme, le plan ou le projet approprié en vue d’enclencher un processus d’accompagnement des personnes qui vivent ces problèmes sociaux. Donc, à la Faculté des Sciences Humaines, au département de service social plus spécifiquement, on assure la formation de travailleurs sociaux pour qu’ils puissent répondre à la demande sociale, aux différentes carences sociales.


E-L.-Le service social recouvre-t-il un champ spécifique?

J.P.E.L.-Oui, il embrasse le champ des politiques sociales et des politiques publiques. Il s’agit d’un ensemble de mesures, de programmes, de ministères spécifiques que l’État articule dans le cadre de sa politique publique. En Haïti, parmi ces ministères, on retrouve d’abord le Ministère des affaires sociales et du travail, comportant un ensemble de directions générales et d’institutions autonomes, comme par exemple l’Institut du Bien-être social et de recherches (IBESR) , qui a pour mission, dans le cadre de la loi du 4 juillet 1958, d’intervenir sur les problèmes de l’enfance ,de la famille et de la société. L’IBESR représente un des partenaires de la FASCH en matière de politique de l’enfance .Pour la politique de la vieillesse, on doit retenir l’ONA (Office National d’assurance-vieillesse), l’OFATMA, pour la politique des accidents du travail et de la maternité, l’ONM (l’Office national de la migration ) pour les immigrants et les déplacés , et la Secrétairerie d’État pour l’intégration des personnes handicapées(SEIPH) qui s’occupe des personnes en situations difficiles, à mobilité réduite. Il faut aussi considérer le Ministère à la condition féminine et aux droits des femmes par rapport à des problèmes spécifiques auxquels font face les femmes dans la société ; sans oublier le Ministère de la Planification et de la coopération externe (MPCE) dans la mise en œuvre de plans, de programmes, de projets face aux besoins existant dans la société. Donc, au niveau du travail social, l’État est l’un de nos partenaires privilégiées quand il s’agit d’articulation de programmes pour faire face aux besoins. Nous n’omettrons pas la Secrétairerie d’État à la jeunesse et aux sports qui doit adresser les problèmes de la jeunesse. La toxicomanie constitue l’un des problèmes sociaux majeurs confrontés par la société. La forte consommation de drogues affecte la jeunesse. Nous faisons des interventions s’y rapportant auprès des écoles. À la Faculté, nous accordons beaucoup d’intérêt aux problèmes de la jeunesse. Et nous essayons d’articuler des cours, des modules, des programmes de formation pour que le jeune étudiant au département de service social, après ses 4 années d’études, soit en mesure d’intervenir auprès des populations affectées par les problèmes sociaux.

E-L.-En termes clairs, est ce qu’on peut dire que le travail social a un rapport étroit avec la sociologie ?

J.P.E.L.-Ce sont deux disciplines séparées. Il faut retenir l’intervention comme un élément spécifique à la discipline de travail social. Toutefois, l’étudiant en service social doit suivre des cours de sociologie de base lui permettant de comprendre la réalité sociale, tout comme il a des cours de statistiques , de psychologie lui permettant d’intervenir de manière plus efficace et plus efficiente dans la résolution et la compréhension du problème social sur lequel il aura à intervenir.

E-L.-C’est donc une grande profession. Est-ce qu’elle est beaucoup demandée dans notre société ?

J.P.E.L.-Oh ! La demande explose. Et en tant que directeur de département d’une institution publique, je peux dire qu’il y a beaucoup d’usurpations de titre. Pas mal d’institutions emploient des travailleurs sociaux mais quand on les questionne, on se rend compte qu’ils n’ont aucun bagage en travail social. D’autres gens s’autoproclament aussi travailleurs sociaux sans faire aucune étude spéciale. Cela constitue un grand problème.

E-L.-Peut-on dire que c’est seulement à la Faculté des Sciences Humaines qu’on forme des travailleurs sociaux ?

J.P.E.L.-Exactement, c’est seulement à la Faculté des Sciences Humaines en Haïti qu’on forme ces professionnels, dans le pays.

E-L.-Avant la création de la FASCH, existait-il d’autres écoles de formation en service social ?

J.P.E.L.-Historiquement, depuis 1804, on faisait des interventions sociales en Haïti. On peut prendre en exemple l’impératrice Claire Heureuse, l’épouse de Dessalines, qui avait beaucoup travaillé dans le social, particulièrement à la mise sur pied des premières institutions dans les domaines de l’éducation et de la santé.

Mais, c’est à partir de 1948 que Madame Renée Télémaque, après avoir étudié en France, est rentrée en Haïti et a fondé la première École Nationale de Service Social (ENASS) qui se trouvait à la rue Bonne Foi, à côté de la pharmacie Séjourné, local aujourd’hui détruit par le séisme. ENASS formait des assistants sociaux qui travaillaient à l’IBESR, au Ministère des Affaires Sociales, particulièrement au niveau des directions de la main-d’œuvre, du travail, et de protection des personnes handicapées. À partir des années 1970, particulièrement avec la création du Ministère du travail par la loi du 28 aout 1967, révisée ensuite par la loi du 4 novembre 1983 qui a donné la structure actuelle, on a jugé nécessaire d’élever cette formation au niveau universitaire. C’est ainsi que M. Salomon Pierre-Louis, institua la Faculté des Sciences Humaines, entérinée par la loi du 19 Juin 1974 et comptant 4 départements académiques : psychologie, communication, sociologie et service social. L’enseignement universitaire du service social dès lors était dispensé selon un cursus académique de 4 ans, couronné par un mémoire de licence, avec des perspectives pour l’étudiant d’intégrer un programme de maîtrise dans une université étrangère.


 

UEHE-L.-Qu’attendez-vous de cette formation universitaire ? Quel type de professionnel comptez-vous mettre sur le marché ?

J.P.E.L.On cherche d’abord une performance académique de l’étudiant et aussi la capacité de celui-ci à répondre à la demande sociale. Cette dernière est celle exprimée par rapport à des besoins sociaux et des problèmes sociaux vécus et exprimés par la société. L’expression de cette demande dépend de la médiation. Sans cette médiation, la demande existante n’est pas exprimée. Dans des situations de crise sociale, la demande s’exprime de manière plus forte. Avant le cataclysme du 12 janvier, on parlait du phénomène des enfants des rues, du problème des personnes vivant avec le VIH/Sida, de celles ayant une déficience physique, des enfants nécessitant une éducation spéciale ou de gens ayant des problèmes mentaux. Ce sont tous des problèmes sociaux qui méritent un accompagnement, une réponse. Nos formations sont orientées dans ce sens ; d’abord, une formation générale, ensuite spécifique, permettant à l’étudiant à la fin du cursus d’identifier les institutions devant intervenir dans chacun des champs et déterminer pour chaque type de problème social les professionnels, les compétences nécessaires pour l’accompagnement. En matière d’accompagnement, un grand travail a été fait avec le secteur paysan, par le biais de ses organisations, dans des activités axées sur les revendications, la production pour la consommation, la promotion de l’amélioration des conditions de travail en termes de crédit, d’accès à des marchés. Je profite de cette occasion pour saluer la mémoire de Guy Dallemand, un grand professeur qui a beaucoup travaillé à la Faculté pour mettre le focus sur la paysannerie du pays. Il accompagnait les étudiants auprès des Mouvements paysans de Papaye, des Nippes, de l’Artibonite dans les Cahos, pour les intégrer dans le cadre des interventions sur les problèmes confrontés par la population. Les résultats ont été plus que positifs.

Après le 12 janvier, on ne pouvait pas répondre aux demandes de la population par rapport à la nouvelle situation existant dans le pays avec les personnes vivant dans les camps. Cette réalité entraînant des déplacés internes engendrait de nouvelles situations de violence, de grossesse non désirée, de toxicomanie précoce, de destruction et d’insécurité. Certains étudiants vivaient même dans les camps pour accompagner la population .Et actuellement on doit souligner un nouveau problème social : les nouveaux lotissements. On peut pousser un ouf de soulagement quand on voit l’espace du Champ-de-Mars vidé de ses occupants .Mais où se trouvent ces gens ? Comment vivent-ils ? Ont-ils les services sociaux de base, l’accès à l’eau potable, la nourriture, la sécurité, au logement décent ? Ces gens sont hébergés dans des zones telles que : Canaan, Zoranje, Jérusalem. Nos contacts avec les comités nous ont permis de constater qu’on ne fait que déplacer le problème qui devient immense. Nous allons avoir l’un des plus grands bidonvilles de la Caraïbe, entre la route nationale # 1 et la route de Ganthier conduisant vers la République Dominicaine, sans aucune présence de l’État. C’est pour dire que la demande sociale augmente et de plus en plus elle explose. D’où la nécessité d’avoir des professionnels qualifiés, compétents pouvant accompagner les populations dans le cadre de médiation entre eux et l’État, pour que cette instance parvienne à prendre ses responsabilités.

E-L.-Comment ce département à la Faculté des sciences humaines est-il organisé ? Quelle est sa structure ?

J.P.E.L.-Ce département compte : un directeur, 27 professeurs titulaires pour les cours de base, les cours d’initiation, les cours intermédiaires, les filières méthodologiques, les filières théoriques, et les filières de pré-spécialisation habilitant l’étudiant à choisir le champ académique pour son stage et son mémoire de licence.

E-L.-Quels sont les niveaux de formation de ces professeurs ?

J.P.E.L.-Nous avons des professeurs détenteurs de doctorat, de maîtrise. La majorité d’entre eux sont des étudiants de l’UEH (Université d’État d’Haïti) qui, après avoir bouclé leur cursus académique et obtenu leur licence, ont bénéficié de bourses à l’étranger. Ils reviennent après au pays dans le cadre d’un programme de renforcement institutionnel du département visant à augmenter le corps professoral. Le Rectorat de l’UEH, avec ses programmes de coopération, nous aide beaucoup dans la canalisation des étudiants vers des programmes de maîtrise. Actuellement, le corps professoral est insuffisant par rapport à la demande et au nombre d’étudiants qu’on doit former et accompagner dans leur travail de mémoire.


E-L.-On sait que vous avez des problèmes d’espace. Quelle est votre capacité d’accueil? Combien d’étudiants par année recevez-vous pour le moment ?

J.P.E.L.-Avant le 12 janvier, on recevait en moyenne 50 à 60 nouveaux étudiants à chaque session académique. Soit un total compris entre 450 et 500 étudiants. Mais, depuis ces 3 dernières années, on a un effectif de75 à 80 nouveaux étudiants qui viennent augmenter la liste d’étudiants déjà existants. Et, depuis le 12 janvier 2010, des étudiants qui avaient fermé leur dossier viennent le rouvrir. Ce qui nous donne un effectif avoisinant 500 à 600 étudiants au total pour le département.

E-L.-Au niveau du genre, les femmes sont-elles plus intéressées à ce département ?

J.P.E.L.-Cela m’a toujours intéressé…Auparavant, certaines fois, les femmes étaient majoritaires, mais durant ces 3 dernières années, on peut noter une prédominance d’hommes. Cela s’explique par le fait que, dans les concours d’entrée, les hommes sont plus performants. Ce qui mérite d’être investigué.

E-L.-Comment est réparti votre programme chaque année ?

J.P.E.L.-On dispose d’un cursus avec 3 filières : théorique, méthodologique et pratique. Quand l’étudiant rentre au département, selon l’articulation des cours basée sur le système de crédit qu’on a, durant les 3 années réglementaires, l’étudiant doit boucler 90 crédits, soit 30 cours de 3 crédits divisés en cours optionnels et obligatoires. La filière théorique embrasse une série de cours sur les 3 ans. La filière méthodologique renvoie à des cours de base permettant l’organisation du travail intellectuel. Les cours de méthodologie 1 et 2 permettent à l’étudiant d’être en mesure de préparer un document, concevoir un processus de recherche, s’organiser, et produire un document. En dernier lieu, il faut signaler la filière spécifique au travail social, axée sur la visite institutionnelle. En niveau 1, l’étudiant commence en effet à visiter les institutions sociales pour qu’il puisse reconnaître les différents types : les institutions sociales de l’État ,les institutions sociales des collectivités territoriales, en particulier les mairies , les institutions sociales privées , les institutions sociales du système des Nations-Unies. Il pourra identifier dès lors les divers champs dans lesquels elles évoluent. Il se fixera également sur l’institution où il aura à faire son stage. Ce sera à la fin du cursus et il n’aura qu’à remettre son mémoire pour boucler le cycle.

E-L.-Possédez-vous des supports pédagogiques spéciaux pour l’enseignement à ce département à la FASCH ?

J.P.E.L.-Oh oui ! Certains professeurs écrivent des manuels de cours. Ils produisent des manuels haïtiens parce que nous constatons une prédominance de manuels étrangers, venant particulièrement du Canada, de l’Amérique latine et de la France. Nous mettons beaucoup d’emphase sur des sorties académiques au cours desquelles l’étudiant a la possibilité d’observer les problèmes sociaux de façon concrète, en liaison avec les communautés vivant ces situations.

E-L.-Tous les étudiants remettent-ils leurs travaux de mémoire à la fin du cycle d’étude ?

J.P.E.L.-Non. Ceci constitue un problème. Depuis sept ans que je suis à la tête du département, en 2005, on développe la possibilité de renforcer les filières de soutenance. Dans ce sens, on doit saluer la mémoire d’un autre grand professeur du département qui accompagnait bon nombre d’étudiants dans leurs travaux de mémoire. Il s’agit du professeur Jean Anil Louis Juste, assassiné 2 à 3 heures avant le séisme du 12 janvier. Je profite de l’occasion pour demander justice pour lui. On est parvenu à un rythme de 12,13, 14, parfois 15 mémoires par année et des professeurs qui œuvrent au progrès du département se dévouent à accompagner les étudiants.

E-L.-Vous avez beaucoup d’étudiants inscrits, manifestent-ils de l’engouement pour les cours ?

J.P.E.L.-Pour les cours de préparation aux mémoires de sortie et d’introduction générale que je dispense, il y a de l’engouement. Les étudiants manifestent un désir d’apprentissage, pour servir la communauté, s’affirmer comme professionnels. Ce sont les moyens pédagogiques qui font défaut. Nous pouvons parler par exemple, de faiblesses aux niveaux de la documentation, du laboratoire informatique, de la capacité d’accueil de notre bibliothèque. Nous ne sommes pas encore sortis de la situation transitoire prévalant après le 12 janvier ; ce qui donne des problèmes au niveau de l’enseignement, mais les étudiants sont pleins de fougue. Ils sont conscients de la situation difficile, ils profitent des manuels, des textes. Et, actuellement, avec la bibliothèque numérique de l’UEH et les revues électroniques, ils ont accès à des bases de données des Antilles, de la Guyane (francophone) auxquelles ils sont initiés. Les résultats sont vraiment positifs. Avec leur laptop, ils peuvent en profiter pleinement et cela représente un grand pas.


E-L.-Quelles sont les problématiques identifiées sur le terrain ?

J.P.E.L.-Il y en a qui concernent toute la Faculté et d’autres sont spécifiques au travail social. Les problématiques transversales : les questions en rapport à l’enfance et la jeunesse, à la paysannerie, aux personnes vivant avec le VIH/Sida. Les problématiques spécifiques : les personnes en situation d’handicap. Nous encourageons les étudiants à travailler leur mémoire sur ces thématiques et à intégrer des institutions travaillant dans ces champs. La situation des personnes déplacées, des personnes en relocation, la question de logement constituent de gros problèmes sociaux et nous encourageons les étudiants à en faire l’objet de leurs travaux de recherche. La Faculté a eu deux publications sur la question du logement pour interpeller les responsables des différents ministères concernés à conjuguer leurs efforts pour l’adresser. Nous avons aussi une bonne collaboration avec certaines institutions de l’État avec lesquelles nous travaillons sur le terrain. Nous aimerions avoir une bonne collaboration avec des ministères tels que celui de la planification et de la coopération externe, celui de la condition féminine, la secrétairerie d’état à la jeunesse et aux sports, pour articuler les formations dispensées et les interventions étatiques liées à ces problèmes en vue d’augmenter la performance de ces dernières.

E-L.-Quels changements peuvent apporter les étudiants de ce département de la FASCH à la société ?

J.P.E.L.-Beaucoup. D’abord, la compréhension des problèmes sociaux, des modes d’intervention et d’approches par rapport aux problèmes confrontés. Très souvent, quand on monte dans un tap-tap, les gens font part de leurs réflexions par exemple sur le phénomène des enfants de rue. Parce qu’ils ne sont pas imbus de l’approche psychologique, leur première réaction suggère qu’il faudrait les battre, les enfermer dans un centre de détention. Les travailleurs sociaux, eux, doivent comprendre le problème, faire l’histoire sociale de l’enfant et définir par rapport à sa spécificité quel modèle d’accompagnement lui apporter. J’ai pris l’exemple de l’enfant, mais on pourrait considérer d’autres cas tels que : les déportés, les déplacées internes, les enfants ayant des problèmes d’apprentissage, les paysans n’ayant pas accès à la terre. Il s’agit de la compréhension du problème et de la mise en place d’une méthodologie d’accompagnement de chaque personne, communauté, groupe frappé, avec des outils, des procédés techniques, des approches, permettant d’avoir une compréhension globale de la situation telle qu’elle se présente, pour définir une intervention au bénéfice de la communauté, du pays. Voilà donc nos attentes et c’est dans cette perspective que nous formons des professionnels pour être utiles à la société, au pays.

UEH

 


E-L.-Comment concevez-vous les stages pour les jeunes après leur cycle d’étude ?

J.P.E.L.-Le stage fait partie des études. Trois éléments fondamentaux se retrouvent à la fin du cycle de cours: le stage ; l’atelier de mémoire pour préparer l’étudiant à la soutenance au niveau de la licence; et le cours de déontologie du travail social axé sur tout ce qu’il peut faire dans l’exercice de sa profession et tout ce qu’il doit éviter, par exemple, la divulgation du dossier de la personne concernée par son intervention. Et, après avoir maîtrisé toutes ces notions d’éthique, de déontologie, de politiques publiques et sociales, l’étudiant aura à rencontrer 3 personnes : le directeur de département, le responsable de stage du département et le professeur tuteur qui doit l’aider à déterminer un thème de stage. Le département via le responsable de stage identifiera les institutions partenaires où sera détaché un groupe d’étudiants. Un protocole de stage est signé avec chaque institution ; lequel définit le nombre d’heures (120hres) et les diverses tâches pour un premier stage d’observation et un second stage pratique incluant accompagnement et même intervention. À la fin du stage, il y aura un répondant. Il s’agit d’une personne ayant les qualifications requises pour superviser l’étudiant et produire un rapport qu’il soumettra à la Faculté. L’étudiant produira également un rapport de stage. Il sera évalué par le responsable de stage qui lui attribuera sa note de stage. Dès lors, il sera habilité à travailler, sous la supervision du professeur tuteur ou sous la direction d’un autre professeur désigné par le responsable du département, ou encore sous une codirection, à la rédaction de son mémoire de licence.

E-L.-À propos des phénomènes sociaux émergents dans le pays dont vous avez parlé, quelles seraient les interventions spécifiques nécessaires ?

J.P.E.L.-Il faut une coordination au niveau de l’État au niveau de deux Ministères stratégiques : le Ministère des Affaires sociales et du travail qui doit d’abord identifier les grands problèmes (Ils ont commencé à faire un travail sur l’enfance, avec un code de la famille, nous pensons que ce travail doit être accessible à d’autres secteurs) ; et le Ministère de la Planification et de la coopération externe qui doit apporter des supports techniques pour la mise en place des projets, des plans et des programmes. Il faut une identification des problèmes des grands secteurs d’interventions sociales et une concertation entre le Ministère des Affaires sociales, le Ministère de la Coopération externe et l’Université d’État d’Haïti (UEH) pour déterminer les grands domaines de planification, en vue de parvenir à une planification sociale d’ensemble pour le pays. Les ONG doivent être intégrées dans cette planification sociale d’ensemble pour qu’elles tiennent compte, dans leurs interventions, du cadre global d’activités défini par l’État. Sans oublier l’intégration des Mairies dans le cadre de leurs attributions sociales et celle des institutions du système des Nations-Unies pour qu’elles aient un cadre d’intervention cohérent. Au fait, l’un des gros problèmes rencontré dans le social en Haïti - surtout après le 12 janvier au Champ-de-Mars – renvoie aux institutions rivales, qui font le même travail. Ce qui donne un phénomène de duplication. Dès lors, les ressources sont gaspillées. Si, par exemple, il existe dans une zone une école de qualité érigée par l’État et bien fréquentée par des enfants, il n’y a aucun intérêt pour qu’une ONG vienne avec un programme d’école. Elle pourrait venir avec un programme d’agriculture, de crédit. Il faut que l’Etat prenne en main la planification nationale. Ceci est fait dans le cadre des dossiers de l’adoption à l’IBESR (Institut du Bien-être Social et de Recherche). On a tracé une procédure qui est suivie par tout un chacun. De la même manière, dans le cadre des personnes handicapées, il y a un travail qui se fait sur le problème de l’accessibilité, avec une loi. Il faut que les autres institutions se mettent au pas et suivent l’exemple de ces 2 institutions, en définissant un cadre. Le Ministère des Affaires sociales et du travail, la direction du travail particulièrement, a un gros investissement à faire dans le cadre de la supervision du travail. Si vous vous rendez au Parc industriel, vous vous rendrez compte que le travail n’est pas supervisé. Les ouvriers mangent n’importe où. Les dispositifs de base sont inexistants : pas de toilettes. Mais, avec une instance d’inspection régulière du travail, il y aurait un cadre global pour l’évolution sociale qui faciliterait le travail d’autres organisations et institutions. L’État doit faire ce travail. Le Ministère du Plan a préparé un cadre de régulation des organisations non-gouvernementales, parce que la loi de 1982 est désuète, il faut la modifier. J’applaudis le travail qu’ils ont commencé à faire ; certes, pas encore validé mais louable, valable. Ils doivent continuer dans ce sens pour que l’État puisse s’affirmer dans le cadre de ses fonctions régaliennes. Si l’État ne donne pas d’orientation au secteur social, il y aura toujours beaucoup de duplication, beaucoup de gaspillages. Durant ces 3 dernières années il y a eu pas mal de travaux effectués dans le cadre de l’aide humanitaire d’urgence. Cette dernière a été priorisée après le 12 janvier. Mais, j’estime qu’après 3 ans, nous devons sortir de l’urgence pour rentrer dans une perspective de moyen et même de long terme, parce que, tout récemment, j’ai participé à un congrès avec des représentants de divers pays où le représentant de Cuba faisait des projections de politique universitaire pour les 20 prochaines années. Les Cubains ont leur plan de l’enseignement supérieur sur 20 ans ! Nous autres, nous devons planifier sur au moins 5 à 10 ans. On ne peut pas gérer l’urgence éternellement.


E-L.-Est ce que vous avez des relations avec des universités étrangères ? Si oui, avec qui ?

J.P.E.L.-Au niveau du département de Service social, nous avons des rapports de coopération avec l’UQUAM (l’université du Québec à Montréal), l’université d’ Ottawa, l’université du Québec à Chikoutimi, l’université de Porto Rico (moi personnellement j’y ai étudié), l’université du Mexique, l’université Antilles Guyane dans le cadre de la Francophonie , l’université de Costa Rica. Certains de nos étudiants ont été étudier dans ces universités et sont revenus au pays. Dans le cadre de la coopération, nous avons tout un processus de renforcement de la documentation par le biais des revues électroniques du service de bibliothèque de l’UEH. Nous en profitons pour saluer les responsables pour leur travail.

E-L.-Comment abordez-vous la question de la recherche ?

J.P.E.L.-Nous accompagnons des étudiants après leur licence. Nous les encourageons à publier leur travail de recherche. Deux de nos étudiants ont participé aux éditions de ‘’Livres en folie’’ pour publier leur mémoire de licence. Ils ont eu un bon accueil du public. Nous avons aussi une revue électronique que nous allons lancer. C’est un support de recherche pour encourager les étudiants à produire de petits articles sur un problème qui les interpelle, avec un forum pour recueillir les commentaires. Il existe aussi une revue pour les professeurs, publiée par la Faculté, en vue de les encourager à publier des articles à caractère académique et de recherche.

E-L.-Quelle est l’approche de la question de la langue créole au sein de ce département à la FASCH ?

J.P.E.L.-Très positive. Certains enseignements se donnent en créole. Des devoirs sont demandés en créole. Des étudiants présentent leur mémoire en créole. Donc, un gros travail de promotion du créole parallèlement à l’enseignement d’autres langues en dehors des activités académiques. Moi personnellement, je dispense des cours d’espagnol et d’anglais. Nous évoluons dans un environnement caribéen, caractérisé par la diversité des langues. Il faut apprendre aux jeunes l’anglais basique pour que quand ils arrivent dans un pays anglophone, ils aient la possibilité de poursuivre leurs études et se débrouiller, pour que la langue ne constitue pas une barrière pour eux. Donc, nous n’avons aucun problème avec la politique plurilinguistique comportant le créole, le français, l’anglais, etc…Nous faisons des efforts pour que les étudiants aient diverses publications dans ces différentes langues.

E-L.-Professeur, quelles sont les plus grandes difficultés rencontrées ?

J.P.E.L.-Elles sont surtout d’ordre matériel, en termes d’équipements. Avant le 12 janvier, la FASCH avait un nouvel étage avec une salle multi media, une grande salle de conférence de capacité d’accueil de 200 à 300 personnes. Malheureusement après le 12 janvier, on est revenu à zéro. On est en train de tout recommencer avec des problèmes de manque d’équipements, d’espace, de matériel informatique, d’Internet. Ce qui empêche la dispensation aux étudiants d’un enseignement bien élaboré dans un cadre idéal. Nous estimons que les nouveaux responsables de la FASCH, très dynamiques, vont travailler avec les responsables de l’UEH pour dégager des moyens auprès de l’État en vue de répondre aux aspirations de la jeunesse du pays. Car souvent, on ignore la jeunesse universitaire du pays, composée de près de 30 à 40,000 jeunes, si nous considérons les étudiants qui n’ont pas encore soutenu leur mémoire de sortie mais qui fréquentent encore l’espace universitaire. Il faut que l’État pense prioritairement à cette large fraction de jeunes qui doit trouver un endroit pour lire , assister à une conférence ou à un débat , être en contact avec des jeunes d’autres pays. Les moyens pour desservir cette jeunesse doivent faire partie d’une politique de jeunesse.

E-L.-On voit bien que vous êtes attaché à ce département, s’agit-il de satisfaction ?

J.P.E.L.-Oui, satisfaction pour les résultats obtenus, mais non par rapport aux carences dues à la mauvaise volonté des responsables qui n’attachent aucune importance au secteur universitaire. Car, si par exemple, une réquisition est faite auprès du Ministère des finances pour payer des professeurs, ces responsables devraient lui accorder le bénéfice de l’urgence. L’Université dessert des jeunes de condition économique modeste et ne reçoit pas comme à l’étranger des donations en provenance de fondations. Elle repose sur l’État qui doit lui accorder une certaine priorité. Nous devons répondre aux besoins de la jeunesse dans la société par le biais de l’Université.

E-L.-Avant de terminer, professeur, un dernier mot pour le public d’ENFO-LIEN, particulièrement pour les jeunes souhaitant intégrer le département de Service social à la FASCH ?

J.P.E.L.-Notre dernier mot : il faut qu’ils prennent leurs études très au sérieux pour qu’ils puissent devenir des chercheurs, des professionnels, des cadres compétents. S’ils ont déjà intégré le milieu universitaire, même quand ce n’est pas la FASCH, qu’ils étudient bien la discipline choisie, qu’ils fassent des recherches, lisent à la bibliothèque. Qu’ils aient des cahiers de lecture pour prendre des notes afin de ne pas oublier, pour les assimiler. Et tout ceci va les aider à servir leur famille, la société en général, et le pays.

E-L.-Professeur, ENFO-LIEN vous remercie.

J.P.E.L.-Je remercie ENFO-LIEN et je lui souhaite longue vie.

(Traduction : RD/YGD)