INTERVIEW / LA FORMATION DE SOCIOLOGUES À LA FACULTÉ DES SCIENCES HUMAINES DE PORT-AU-PRINCE Imprimer

Université d'Etat d'Haiti


• Secteur (s) : Université

• Zone (s) d’intervention : Port-au-Prince

• Groupe (s)-cible (s) : Étudiants

• Source (s) de financement : UEH – Trésor public

• Siège (s) de l'intervenant: Avenue Christophe, Port-au-Prince HAITI
Tél : (509) 2222 1343 / 2399; 2223 4602

Extrait d’une longue interview de Kettia Taylor avec la professeure Nora Brutus, chef du département de sociologie à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) où l’on prépare des cadres pour le secteur social dans le pays. On y trouvera, entre autres, des informations sur la finalité de la formation des étudiants en sociologie, l’organisation des cours, le contenu du programme dans ses aspects théorique et pratique, les difficultés rencontrées et les limites de cet enseignement … Un important repère pour ceux-là qui réfléchissent sur la problématique de l’enseignement supérieur en rapport avec les changements à opérer dans la société haïtienne.

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E-L.-Nous recevons à Enfo-Lien la professeure Nora Brutus… Pouvez-vous vous présenter au public d’Enfo-Lien ?

N.B.-Je suis Nora Brutus, sociologue, professeure de sociologie à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH). Pour le moment, je travaille en tant que responsable du département de sociologie à la FASCH. J’ai fait d’abord mes études universitaires à la FASCH de 1999 à 2003, ensuite, j’ai été faire une maîtrise en sociologie à l’Université de Montréal. En 2010, je suis revenue au pays et depuis, je travaille à la FASCH, d’abord comme professeure et je joue le rôle de responsable du département de sociologie depuis peu.

UEHE-L.-Étant donné que l’entretien planche sur la formation de cadres à la Faculté des Sciences Humaines pour le secteur social, il serait opportun que vous nous disiez comment vous percevez le secteur social en général et plus précisément en Haïti. En d’autres termes, pour vous, c’est quoi exactement ce secteur ?

N.B.-Pour considérer ce qu’on appelle ‘’le social’’, je dirais qu’il implique un ensemble d’activités qui se développent dans une société. Celles-ci peuvent être d’ordre politique, économique, environnemental etc… Donc, ce secteur réfère à tous ces groupes de phénomènes qui se produisent dans la vie quotidienne au sein d’une société, qu’ils soient économiques, politiques ou découlant d’autres aspects, environnementaux par exemple, et j’en passe.

On peut inclure d’autres champs, comme par exemple la santé, l’éducation... Au fait, il s’agit de tout ce qui constitue la vie des gens en général. En outre, on pourrait considérer chaque aspect séparément. Dans l’aspect économique par exemple, on pourrait voir la production, le flux des marchandises, le commerce etc. Dans l’aspect politique, on pourrait observer les divers mouvements politiques et leur évolution, le niveau gouvernemental, différents secteurs de la société civile qui s’activent dans la vie politique. En fait tout ceci embrasse ce qu’on appelle « le social » en tant que tel.


E-L.-Maintenant, entrons de plein pied dans la formation à la Faculté des Sciences Humaines, l’enseignement du social. Quels sont les objectifs poursuivis au département de sociologie ? Plus spécifiquement, pouvez-vous dresser le profil du professionnel que vous formez ?

N.B.-À la Faculté des Sciences Humaines, on délivre une Licence au niveau de quatre (4) départements : la communication sociale, le service social, la psychologie et la sociologie. En ce qui a trait à la licence en sociologie, deux (2) grands objectifs peuvent être retenus sans négliger les objectifs secondaires. Il s’agit premièrement, de familiariser les étudiants avec un ensemble de théories de base qui traversent toute l’histoire de la sociologie en général. Deuxièmement, nous voulons former des sociologues licenciés qui n’ont rien à envier à des sociologues formés ailleurs (dans des universités étrangères ou autres).

Et de manière spécifique, nous voulons que les professionnels que nous formons soient capables premièrement, d’appréhender de manière critique les principales théories apprises, i.e. nous les habilitons à observer ces dernières, à les balancer, les analyser, mesurer leur portée et voir comment elles peuvent être utilisées dans l’analyse et la compréhension de notre société. Deuxièmement, ces professionnels doivent pouvoir distinguer les différentes méthodes, utiliser des techniques de collecte d’informations pour effectuer des recherches. Troisièmement, ces professionnels doivent pouvoir collaborer avec n’importe quelle équipe effectuant des travaux de recherche, d’évaluation, d’élaboration de projets, ou intégrer le staff. Donc, ce sont des gens préparés pour intégrer le marché du travail, dans le secteur social.

E-L.-Comment organisez-vous cet enseignement pour atteindre ces objectifs et former ce genre de professionnels que vous désirez ?

N.B.-Cette formation repose sur plusieurs axes. Un grand axe théorique, avec des cours théoriques. Ce paquet conceptuel est associé à un aspect pratique. En effet, pour les cours théoriques, particulièrement ceux-là qui ont une certaine spécificité comme la sociologie du développement par exemple, nous étudions un ensemble de processus observés au sein de la société haïtienne. Donc, le côté pratique est toujours pris en compte. Pour le côté méthodologique, les étudiants sont initiés à la recherche.

E-L.-Quelle est la structuration de ce département ?

N.B.-Au département de sociologie, il y a d’abord un responsable de département. Son rôle est d’organiser la transmission du savoir. Ce qui veut dire : trouver les professeurs les mieux appropriés pour chaque cours, préparer le calendrier des cours, faire le planning pour chaque session, s’assurer de la disponibilité de syllabus pour les étudiants et de la dispensation des cours à des heures régulières. Néanmoins, depuis quelques temps, il existe également un assistant-responsable de département qui ne travaille pas de façon régulière, mais son aide est très utile surtout en période d’inscription, quand il y a beaucoup d’activités. Puis viennent les professeurs qui dispensent les cours. Ces derniers représentent l’un des piliers du système parce que ce sont eux qui transmettent les connaissances aux étudiants.

E-L.-Combien de professeurs disposez-vous pour le moment dans ce programme ?

N.B.-Nous avons environ 25 professeurs pour dispenser les cours, dont 10 à temps plein. Parmi eux, on compte 5 femmes. Il faut établir la différence entre un professeur à temps plein et un professeur vacataire ou chargé de cours. Pour le professeur à temps plein, l’enseignement constitue sa principale activité ; tandis que le professeur vacataire ou chargé de cours dispense un ou plusieurs cours dans le département.

E-L.-Combien de ces professeurs sont détenteurs d’un doctorat ?

N.B.-Si mes calculs sont exacts, des 25 professeurs, environ 7 sont munis d’un diplôme de doctorat. Dans la majorité des cas, ils sont des doctorants (qui sont dans le processus d’études pour obtenir leur doctorat ou en phase de soutenir leur thèse) ou ont tout au moins une maîtrise. En tout cas, ils ont généralement un niveau de formation supérieur pour l’enseignement dans un programme de licence.

E-L.-Quelle est la durée du cycle d’études ?

N.B.-Normalement, c’est 4 ans. Mais certains étudiants terminent en 3 ans et demi seulement. La durée du cycle varie à cause du système mis en place depuis plus d’une quinzaine d’années : le ‘’système de crédits’’. Ainsi, les étudiants les plus disposés ou les plus disponibles peuvent boucler les 120 crédits et terminer le cycle sans problème en 3 ans et demi.

E-L.-Combien de sessions sont organisées par année et quel est le nombre d’heures par session ?

N.B.-La question de planification des sessions ne se discute pas seulement au niveau du département de sociologie. Elle embrasse toute la Faculté. Donc à la FASCH, avec la mise en place du système de crédits, on compte 2 sessions par an. Puis, une journée de travail est divisée en 4 tranches horaires : 8h-10h, 10h-13h, 13h-16h et 16h-19h.


E-L.-Professeur Brutus, pouvez-vous nous dire quelles sont les conditions requises pour intégrer ce programme ?

N.B.-Il n’y a pas vraiment de conditions spécifiques. Il s’agit plutôt du choix de l’étudiant. Pour être enrôlé au niveau du département, les règlements de la Faculté exigent que l’étudiant réussisse un minimum de 8 cours pour l’année préparatoire. Cette année préparatoire constitue en quelque sorte une propédeutique pour mettre à un niveau acceptable les nouveaux venus et les habiliter à entamer des études spécialisées en sociologie, en psychologie ou autres. Donc, après un an d’études, i.e. après l’année préparatoire, si l’étudiant réussit 8 des 11 cours, il est admis au niveau supérieur et peut alors choisir une discipline spécifique.

E-L.-Combien de nouveaux étudiants accueillez-vous dans le département chaque année ?

N.B.-Durant les 5 années précédentes, je ne faisais pas partie du département, donc je ne connais pas exactement le nombre d’étudiants qui a été admis. Par contre, pour cette dernière session, nous avons enregistré 31 nouveaux étudiants dans le département de sociologie. Le nouveau système permet de sortir 2 promotions par an et à chaque session, de nouvelles têtes arrivent. Pour la session d’Octobre par exemple, il y aura une nouvelle cohorte. Donc, nous avons 31 étudiants pour cette session dont 4 de sexe féminin. Il paraît que les femmes ne sont pas trop attirées par la sociologie.

E-L.-Combien d’étudiants en moyenne parviennent à soutenir leur mémoire par année ?

N.B.- Il s’agit généralement d’étudiants qui ont terminé les cours par exemple depuis 1998 ou 1997 et qui viennent faire leur soutenance en 2001 ou en 2003. Leur nombre varie en moyenne entre 20 et 25 par année pour toute la Faculté. Pour le département de sociologie à proprement parler, le nombre se situe entre 5 et 8 par an.

E-L.-Est-ce que vous disposez de tout le matériel dont vous avez besoin pour fonctionner normalement ?

N.B.-L’élément essentiel indispensable est la bibliothèque. La Faculté est munie d’une bibliothèque qui, il est vrai, n’est pas vide. Cependant après le séisme du 12 janvier, elle est considérablement réduite à une petite salle de rien du tout où les étudiants ne peuvent pas s’asseoir pour lire normalement. En tout cas, nous ne pouvons pas appeler cela une bibliothèque appropriée. Mais malgré tout, elle est là. Et puis les professeurs font de leur mieux. Ils mettent des photocopies à disposition des étudiants. Donc il existe une certaine documentation, mais pas en nombre suffisant.

En outre, je dois vous dire qu’à la Faculté des Sciences Humaines, on vit une toute autre expérience depuis le séisme du 12 janvier, qu’on peut qualifier tout bonnement de promiscuité. Si vous vous tenez dans une salle de classe pour dispenser un cours, vous êtes obligé de parler à voix basse pour ne pas déranger ceux qui travaillent dans les salles d’à côté, sinon les occupants risquent de frapper à la cloison pour réclamer un peu de silence, parce que le moindre bruit dérange. Il y a aussi le nombre d’étudiants par salle. Nous ne disposons plus vraiment de salles de classe parce qu’elles ont été endommagées par le séisme. Il s’agit plutôt de hangars séparés par des cloisons avec des espaces aménagés pour accueillir par exemple 50 étudiants, au-delà de leur capacité. De plus, ces espaces ne sont pas bien aérés. Même si on installe jusqu’à 2 ventilateurs, il fait toujours chaud, car on est en été. Vous pouvez donc imaginer la situation.

Nous continuons à déployer beaucoup d’efforts, mais nous ne pouvons pas dire que les conditions sont tout à fait réunies pour que passe l’enseignement que nous dispensons.

E-L.-Est-ce que le département de sociologie dispose d’un budget propre ?

N.B.-Le département de sociologie n’a pas un budget en particulier. La FASCH dispose d’un budget global qui est sollicité par le département quand il organise une quelconque activité.


UEH - Avant 2012

E-L.-Nous allons maintenant explorer le contenu du programme. Pouvez-vous esquisser pour nous les grandes lignes de ce programme, relatives, en premier lieu, à son côté universel ?

N.B.-Le Département de sociologie, à la Faculté des Sciences Humaines, dispose d’un programme similaire aux autres utilisés dans des universités à travers le monde. Ainsi, un étudiant en sociologie dans cette institution n’a rien à envier à un autre qui fait ses études ailleurs ; et ceci, tant au niveau théorique que méthodologique.

Dans l’axe théorique sont inclus des cours retraçant l’histoire de la sociologie, son évolution à travers le temps. Ce qui permet aux étudiants de comprendre et d’expliquer les réalités sociales. Donc, ce sont les théories universelles avec les mêmes notions, la même histoire qui nous renvoie à Auguste Comte qui a inventé le concept de sociologie (bien qu’aujourd’hui on dise qu’il ne l’avait pas inventé mais seulement popularisé...). C’est toujours la référence à Emile Durkheim, avec sa définition du « fait social ». Dans n’importe quel centre d’enseignement de la sociologie, l’aspect théorique reste le même.

L’accent est également mis sur ce qu’on appelle « les théories sociologiques ». Ce sont des cours d’entrée en matière, i.e. d’introduction à la sociologie qui permettent de replacer la sociologie dans son contexte d’émergence comme discipline scientifique, d’appréhender tous les bouleversements économiques et politiques liés à son histoire, avec l’apport de certains auteurs fondateurs comme Auguste Comte, Emile Durkheim, Karl Marx, Alexis de Tocqueville, etc…

Dans ces théories sociologiques, on explore également les grands courants théoriques liés aux différentes écoles qui ont marqué toute l’histoire de la sociologie tels que : le fonctionnalisme, le marxisme, le positivisme, le structuralisme, l’interactionnisme symbolique…

Je dois aussi dire que certains cours ont un « ancrage » dans le milieu haïtien. Citons en exemple : l’Histoire économique et sociale d’Haïti, Culture et société en Haïti ou d’autres comme la Géographie économique, l’Animation sociale » centrés sur le processus des activités sociales au sein de la société haïtienne.

Un deuxième aspect à considérer est l’aspect méthodologique. Il considère le processus qui conduit à la production de la recherche, selon une démarche universelle. Les cours de méthodologie permettent à l’étudiant de découvrir ce que c’est qu’une « problématique », « un questionnaire », et l’ensemble des méthodes à utiliser pour mener des recherches, particulièrement pour initier son propre projet de recherche en vue de préparer son mémoire et aboutir à sa soutenance, puis l’obtention de la licence en Sociologie.

Cette « Initiation à la recherche » est donc similaire à celle pratiquée dans toutes les universités du monde. Ce qui la distingue des autres, c’est seulement le côté ancrage dans la réalité locale qui lui confère un aspect pratique. Car, quand il s’agit d’aborder le niveau pratique des problématiques, au lieu de regarder ce qui se passe dans les autres pays, nous regardons directement ce qui se fait ici en Haïti.

Voilà donc, en gros, le contenu du programme avec des axes théorique et méthodologique qui assurent son caractère universel et un côté pratique permettant d’introduire les étudiants à la réalité haïtienne.


E-L.-Professeure Brutus, si nous considérons le milieu haïtien, est-ce qu’à la Faculté des Sciences Humaines vous croyez qu’il y a une ‘’pensée sociologique haïtienne’’, i.e. un ensemble de réflexions bien établies sur la société haïtienne ?

N.B.-Disons qu’à la Faculté des Sciences Humaines, on rencontre un ensemble de professeurs, un ensemble de personnes avec leurs positions bien définies et bien arrêtées sur certains faits. Lorsque nous parlons de position nous voulons dire positions théorique et idéologique. C’est-à-dire, chaque personne va aborder une problématique particulière, un aspect particulier de la réalité haïtienne, en fonction de ses positions théorique et idéologique.

Si nous observons les sujets faisant l’objet de conférences au sein de la Faculté, nous verrons que pour l’année dernière et cette année, la question qui intéresse en premier lieu les étudiants, c’est la gouvernance démocratique dans le contexte néolibéral actuel, qui renvoie aux autorités de l’État et aux élus. Que font les élus en matière de gouvernance? Que diminue la gouvernance aux pouvoirs de ces derniers ? Ce sont ces types de question qui préoccupent les étudiants de la Faculté.

En second lieu, d’autres questions interpellent aussi tout un chacun. Il s’agit de la montée du néo-libéralisme, son ampleur ; l’envahissement du pays par un ensemble d’ONG et d’organismes internationaux.

En dernier lieu, la question des « idéologies » retient l’attention. Leurs rapports avec les sciences humaines, leurs rapports avec la science en général, leurs articulations et les problèmes qu’ils induisent dans la question de la transmission du savoir.

Tout cela constitue actuellement de grands thèmes d’intérêt, mais abordés de différentes façons. Peut-être qu’il y en avait d’autres antérieurement.

E-L.-Quels sont les problèmes sociaux du pays identifiés à la FASCH ? (Vous en avez déjà évoqué quelques-uns)

N.B.-Pour répondre à cette question, je dois revenir au programme. Je vous rappelle qu’il s’agit d’un programme de licence dont le but principal consiste à faire passer un ensemble de théories qui traversent l’histoire de la sociologie et ensuite doter les étudiants d’outils méthodologiques leur permettant d’aborder la réalité. La Faculté en soi n’établit pas une liste de problèmes. Par contre, les étudiants vont identifier certains, ainsi que des phénomènes qui les intéressent. Ils les observeront et choisiront parmi eux une problématique spécifique qui fera plus tard l’objet de leur travail de mémoire. Ils travaillent sur un ensemble de faits qui se produisent au sein de la société haïtienne, en relation aux thèmes comme : la démocratie, la question électorale, les problèmes migratoires, la question des zones franches, etc.

Au niveau des professeurs, ce ne sera pas différent. Ceux-ci travaillent sur des phénomènes qui les intéressent, dans le cadre d’une consultation ou autre. Certaines questions constituent des centres d’intérêt à la FASCH, notamment : la religion, la langue créole, le rapport créole-français, l’établissement de zones franches, la question paysanne, l’appropriation des terres, l’accès à l’eau potable, le fonctionnement des gens dans leur environnement, pour ne citer que celles-là. Des formations continues sont mises en place sur des aspects particuliers, mais comme je l’ai dit tantôt, la Faculté ne dicte pas un ensemble de thèmes ou de problèmes prioritaires à considérer.

Quand les étudiants organisent des mouvements (de protestation), ils le font en fonction de ce qui se passe au sein de la société. Ils s’approprient un ensemble de revendications jugés populaires et qui les concernent en tant qu’êtres sociaux.

UEH - Avant 2012


E-L.-Maintenant, abordons le côté pratique de l’enseignement de la sociologie à la FASCH. Existe-t-il une structure responsable des stages ?

N.B.-Le stage constitue justement un des cours abordés en fin de cycle par les étudiants aspirant à la licence, au département de sociologie. Actuellement, nous disposons d’une équipe que nous pouvons appeler « équipe coordinatrice des activités de stage ». Elle est composée comme suit : un responsable de stage, un professeur, et un moniteur de stage qui est généralement un professeur. Mais parfois d’autres professeurs se joignent à cet ensemble qui travaille de concert avec les étudiants, les aident à définir leur plan de stage et leur donnent une lettre de couverture pour qu’ils recherchent eux-mêmes les stages dans différentes institutions.

E-L.-Quels types de stage font-ils?

N.B.-Pour l’instant, les étudiants ont la possibilité de s’adonner à 2 catégories de stage. En fonction du travail de mémoire qu’ils désirent réaliser, ils peuvent aller en stage dans un « milieu institutionnel ». S’ils veulent travailler sur des questions en rapport avec l’éducation nationale ou avec l’école en général, ils peuvent opter pour le Ministère de l’Éducation nationale. Ils peuvent aussi s’orienter vers une autre institution, un organisme communautaire par exemple. Dans le temps, certains se rendaient en stage à Papaye (Hinche), d’autres à Ti Boucan (Gressier) avec ITEKA (Institut de technologie appropriée). Donc, ce sont les étudiants qui choisissent généralement.

L’autre catégorie de stage renvoie au stage en « milieu de recherche ». Un professeur par exemple peut avoir une recherche en cours, l’étudiant vient intégrer son équipe de recherche et en profite pour faire son stage. L’étudiant a ainsi la possibilité de définir la problématique de son stage et d’identifier le milieu de stage qui l’intéresse. Donc, en résumé les stages peuvent s’effectuer en milieu institutionnel ou en milieu de recherche.

E-L.-Après combien d’années d’études un étudiant peut-il aller en stage ?

N.B.-À la fin du cycle, quand l’étudiant a réussi tous ses cours et qu’il ne lui reste que les cours d’atelier de mémoire et le stage, ou peut-être un autre cours. Il ne sera pas admis à réaliser son stage s’il lui reste plus que 2 cours à prendre. Car, s’il veut aller en stage et s’est déjà inscrit au cours d’« atelier de mémoire », il ne pourra pas s’inscrire à un troisième cours.

E-L.-Les professeurs accompagnent-ils toujours les étudiants au stage ? Comment cela se fait-il ? Avez-vous des relations avec des organisations pour le stage des étudiants ?

N.B.-Il n’y a pas d’institutions/organisations fixes pour accueillir les étudiants en stage. L’étudiant qui veut aller en stage vient au département chercher une lettre de couverture. Dès que l’institution d’accueil le reçoit, elle contacte le département et un protocole de stage est établi.

Les protocoles de stage exigent que, au niveau de cette institution d’accueil, la FASCH ou bien l’équipe qui va superviser le stage ait un répondant, i.e. une personne capable de leur donner toutes les informations nécessaires relatives à l’évolution du stage. De toute façon, il y aura une supervision. Le répondant entretient une certaine relation avec la Faculté et, à la fin, l’étudiant présente son rapport de stage pour que tout le monde soit bien informé du travail accompli.

Dans le protocole de stage, signé également par le répondant, figurent certaines informations relatives aux possibles compensations que peut bénéficier l’étudiant. Et le professeur superviseur de stage entretient une relation permanente avec le bénéficiaire pendant toute la période réglementaire des 3 mois consacrés au stage.


E-L.-Quels résultats attendez-vous des étudiants qui vont régulièrement en stage ?

N.B.-Bon ! Le résultat attendu est que l’étudiant produise un rapport (rappelons que le stage est aussi un cours comme les autres). De plus, s’il s’agit de milieu professionnel, nous souhaitons toujours, dans la mesure du possible, là où se retrouvent des sociologues, que l’étudiant puisse observer ce qu’ils font comme travail et se former en tant qu’apprenti-sociologue. Donc, le grand gagnant, c’est l’étudiant qui acquiert de l’expérience, rédige son rapport de stage et obtient sa note. Mais à bien analyser, le bénéficiaire final, c’est la Faculté. Car lorsque la FASCH ou son département de sociologie délivre une licence, on est sûr que sur le marché, son détenteur pourra intégrer n’importe quel milieu professionnel et travailler en tant que sociologue.

E-L.-À part la question des stages, quels rapports le département de sociologie développe-t-il avec le secteur social dans le pays ?

N.B.-Je dois vous dire que, vu la structure de la FASCH, les rapports avec d’autres organismes s’établissent directement d’institution à institution. Pour l’instant, au niveau du département nous essayons d’établir certains contacts et nous ne savons pas si cela va déboucher sur des rapports directs avec certaines institutions. Mais jusqu’ici, c’est très prometteur.

E-L.-Le département de sociologie de la FASCH a-t-il des relations avec le département de sociologie de la Faculté d’Ethnologie qui fait partie de la même université (d’État)?

N.B.-Si je ne me trompe, le département de sociologie de la FASCH a peut-être des professeurs en commun avec le département de sociologie de la faculté d’ethnologie. Mais il n’existe vraiment pas de rapports de types visite, partage de cursus ou autre.

E-L.-Et les rapports avec des universités étrangères surtout en Amérique Latine ?

N.B.-Non. Pas au niveau du département. Ces rapports relèvent plutôt de la FASCH.

E-L.-Professeure Brutus, pouvons-nous vous demander également quelle place occupe le créole dans l’enseignement de la sociologie au sein de la FASCH ?

N.B.-Moi personnellement, quand je suis arrivée à la FASCH, je n’ai remarqué aucune différence dans le traitement du créole par rapport au français. On écrit, on parle, on dispense les cours dans la langue désirée. Lorsque le professeur vient avec son syllabus, il fixe les règles du jeu. S’il y précise qu’il donne les examens en français par exemple alors qu’un étudiant décide de faire le test en créole, le professeur peut librement décider de ne pas corriger la feuille. Ceci correspond dans ce cas à une sanction par rapport à son cours. Mais la FASCH n’impose pas de langue.

E-L.-Un autre point non moins important à signaler, est-ce qu’à la FASCH, on entreprend des recherches sociologiques ?

N.B.-Ce sont des choses qui se font de manière individuelle, quand certains professeurs trouvent des contrats de recherche. À ma connaissance, la dernière fois que la Faculté elle-même avait trouvé un contrat de recherche dont le thème était l’ « état des lieux des savoirs sur la pauvreté », c’était avec le PNUD. Une équipe a été ainsi constituée pour réaliser cette recherche.

Il ne faut pas cependant oublier que la Faculté donne une formation à la licence. Donc à ce niveau, on ne peut pas s’attendre à ce que les gens produisent des recherches. La priorité demeure l’enseignement, donner des cours pour inculquer aux étudiants les disciplines de base.


E-L.-Avant de terminer, Enfo-Lien aimerait savoir quelles sont les difficultés rencontrées dans la formation de cadres appelés à travailler dans le secteur social ?

N.B.-En dépit du fait qu’on donne un cours en tant que professeur dans des conditions qui ne sont pas idéales..., je dois dire que la société en soi voit le professeur en général d’un certain œil. L’État a sa façon de le voir, parce que si vous regardez dans la grille financière, ce n’est franchement pas la catégorie la mieux payée au sein de la société !

Prenons le cas des professeurs chargés de cours, qui représentent un cas typique, bien que je ne crois pas que la situation des professeurs à temps plein soit vraiment si différente. Cette catégorie de professeur est rémunérée à 600 gourdes de l’heure. Ils fournissent 3 heures par semaine. Donc, 3 heures par 600, cela donne 1800 gourdes pour une semaine. Ce nombre multiplié par 4 donne 3200 gourdes. Après déduction des taxes, cela donne finalement moins de 3000 gourdes par mois. Donc, même quand il s’agit de 3 heures par semaine, si cela constitue sa seule source de revenus, pensez-vous que ce professeur pourra faire l’acquisition de 2 livres chaque mois ? De même, lorsque vous considérez un professeur à temps plein, son honoraire ne correspond pas à celui d’un directeur général. Ainsi, en plus des mauvaises conditions de travail, le regard de la société n’est pas favorable et la rémunération venant de l’État n’est pas du tout encourageante. Ceci ne constitue pas une situation idéale vous permettant de vous reproduire en tant que professeur. Car, si après avoir reçu votre salaire mensuel, vous décidez de passer à la librairie ‘’La Pléiade’’ par exemple pour acheter quelques livres -ce qui est normal, puisque comme professeur de sociologie, vous devez renouveler vos connaissances et vos lectures de temps en temps pour être à jour… - vous serez étonné de voir que vous sortez avec pas plus de 2 sachets en main, contenant au total 4 ou 5 livres ; et c’est tout. Ce qui prouve que vous n’avez pas vraiment la possibilité de vous reproduire comme professeur.

Moi, je n’ai pas encore fait l’expérience de grave irrespect venant d’étudiants, mais certains professeurs l’ont vécue. Ici, il s’agit plutôt de difficultés liées au métier d’enseignement. Mais, j’ai failli omettre un autre type de difficulté d’ordre beaucoup plus général ! Sur les 24 heures de la journée, vous ne pouvez pas planifier et dire : « Je vais consacrer 10 heures aux cours, 1 heure pour rentrer chez moi, 5 heures pour travailler le soir... ». Parce que, vous n’avez pas vraiment le contrôle de votre environnement. Vous ne savez pas si vous trouverez de l’électricité etc. Ce sont des aléas qui rendent la tâche beaucoup plus difficile. Ces conditions, si elles étaient réunies, rendraient plus aisé le métier d’enseignant.

E-L.-Nous voulons croire qu’il n’y a pas que des difficultés dans le métier. Quels sont, pour vous, des sujets d’encouragement dans la pratique de votre métier ?

N.B.-Le côté encourageant, c’est de voir évoluer la personne que vous avez formée, de constater le niveau de maturité de sa pensée au fil des ans. Par ailleurs, cela vous réjouit quand vous avez dans une salle devant vous des étudiants particulièrement intéressés par ce qui se fait dans le cours. Ils participent, ils lisent les textes recommandés et viennent en discuter en classe. Vous apprenez des choses nouvelles et ils tirent le meilleur de vous en retour. Vous apprenez des choses que vous ne soupçonnez pas. C’est là que résident toutes les bonnes sensations liées au métier. Et encore si, comme professeur, vous avez le souci d’être à jour, vous apprenez beaucoup par ainsi. Donc, voilà en gros toute la satisfaction.

E-L.-Pour terminer l’interview, est-ce que vous avez un dernier mot pour le public d’Enfo-Lien ?

N.B.-Je parle en tant que sociologue. Ce que je voudrais dire au public d’Enfo-Lien va résumer mon point de vue concernant la façon dont on considère le métier de sociologue au sein de cette société. Il existe pas mal de sociologues en Haïti et certains travaillent. Mais, le plus souvent, au niveau de l’État, nous ne percevons pas qu’on est à la recherche de sociologues ou même qu’on sent le besoin de solliciter leurs services. Les sociologues, travaillent partout dans le pays, beaucoup plus dans les ONGs, dans des organismes multilatéraux ou bilatéraux etc. Et dans ces institutions, les analyses qu’ils produisent généralement, les recommandations qu’ils font, restent dans les tiroirs. Dans la société haïtienne d’aujourd’hui, on observe certaines activités ou un ensemble de phénomènes que le sociologue est mieux placé pour expliquer. Prenons tout récemment l’exemple de la marche contre le mariage pour tous, (étant donné que c’est un sujet d’actualité, je me permets d’y retourner…). En considérant les réactions des gens, particulièrement des protestants et d’autres catégories sociales, je pense que nous aurions besoin de sociologues pour nous expliquer tous ces processus d’interaction au sein de la société.

Mais, on dirait que la société n’est pas assez ouverte pour donner aux sociologues la chance d’expliquer ce qui se passe en son sein. Quand je dis société, je parle plus spécifiquement des instances qui dirigent la société. Donc, les sociologues existent. Ils sont bien là. La FASCH leur donne une formation pour qu’ils puissent aborder les phénomènes à la fois sous un angle théorique et pratique. Nous demandons donc aux dirigeants de donner aux sociologues la place qu’ils méritent, car ils ont leur mot à dire dans la société.

E-L.-Enfo-Lien vous remercie, professeure Brutus.

Merci également à Enfo-Lien de m’avoir invitée.