INTERVIEW / VIOLENCES SEXUELLES SUR LES FILLETTES, GROSSESSES PRÉCOCES : PROBLÈMES DE SOCIÉTÉ ADRESSÉS PAR KAY FANM Imprimer

Kay Fanm


• Secteur (s) : Femme

• Zone (s) d’intervention : Port-au-Prince, Nippes, Artibonite

• Groupe (s)-cible (s) : Fillettes, adolescentes, femmes adultes

• Source (s) de financement : Terre des Hommes Suisse, Solidarité 3 Rivières, Droits et Démocratie, ONU Femme

• Siège (s) de l'intervenant: Entrée rue Jn-Baptiste, rue Jolibois, # 2, Canapé Vert, Port-au-Prince, HAÏTI

Tél. : 2816 2133 / 2816 2134
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www.kayfanm.info

 

Dans cet extrait d’une interview réalisée par François Pierre Jeanco avec notre invitée, Danièle Magloire représentant l’organisation féministe KAY FANM, nous plancherons sur la question de la violence sexuelle sur les fillettes et les grossesses précoces. Cela donnera aux lecteurs/trices, l’opportunité de mieux connaître cette militante, de bien comprendre la notion juridique de viol, le problème de la grossesse précoce parmi nos jeunes et le travail accompli par les organisations féministes. Ils verront surtout la nécessité de prendre au sérieux ces phénomènes dans notre société.

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E-L.-Nous vous saluons et avant d’aborder la question de la violence sur les fillettes et la grossesse précoce, pouvez-vous nous parler de vous ?

D.M.-Je suis Danièle Magloire, une militante des droits humains, en particulier des droits de la femme et des filles. Je suis donc une militante féministe. En ce qui a trait à ma formation, je suis sociologue, spécialiste en droits humains et plaidoyers. Militante active du mouvement féministe en Haïti, je suis une des dirigeantes de l’organisation Kay Fanm.

 

E-L.-Quelle fonction occupez-vous à Kay Fanm ?

D.M.-Je suis un membre de la Coordination. En plus de siéger dans la Coordination, puisque Kay Fanm en tant qu’organisation n’a pas un bureau à proprement parler ni ne possède tous les moyens lui permettant de fonctionner normalement, nous avons monté une petite équipe permanente et c’est le travail des membres qui aide l’organisation à se maintenir en vie.

 

E-L.-Avant d’entrer dans les détails, parlez-nous un peu de Kay Fanm.

D.M.-Kay Fanm compte maintenant 30 années d’existence. Elle est fondée en 1984, donc sous le régime des Duvalier. Ce qui a fait que le travail ne pouvait pas être accompli comme nous le faisons aujourd'hui. Particulièrement dans les derniers moments de la dictature, la situation était devenue plus difficile. On travaillait pratiquement dans la clandestinité. Nous avons refait surface - comme c’est le cas pour toutes les autres organisations - après le 7 février 1986. Et depuis, nous sommes là.

 


E-L.-Entrons maintenant dans notre sujet principal, la question de la violence sexuelle sur les fillettes et la grossesse précoce ; mais, sans considérer la grossesse précoce uniquement dans ses rapports avec la violence sexuelle sur les filles.

D.M.-À Kay Fanm, dans le cadre du travail sur la violence faite aux femmes, nous recevons beaucoup de jeunes filles, beaucoup de mineures, c’est-à-dire des fillettes et des adolescentes victimes de violence d’hommes qui se sont autorisés à les violer. De même, nous accueillons beaucoup d’enfants - puisque ce sont des mineures qui n’ont pas encore 18 ans – qui se trouvent dans une situation de grossesse que nous disons forcée, étant donné que ces grossesses ne sont pas désirées et surviennent dans de mauvaises conditions, suite à un viol.

Une deuxième catégorie de filles rencontrées sont celles qui sont amenées par leurs parents parce qu’elles sont tombées enceintes de manière précoce, dans le cadre d’une relation avec un jeune homme ou bien un adulte, parce qu’elles n’utilisent pas de contraception, ne savent pas encore contrôler leur corps ni négocier leurs relations sexuelles qu’elles ne font que subir. Et voilà que l’homme en question disparaît tout bonnement. L’enfant, à ce moment-là, continue à vivre au sein de sa famille où elle est pointée du doigt, où elle est incomprise. Dans le quartier, la situation s’avère encore plus dure pour elle et à l’école, n’en parlons pas, parce qu’en Haïti, la pratique courante consiste à mettre automatiquement à la porte une fillette dès qu’elle tombe enceinte. Dans les écoles, on n’accepte pas de filles-mères, comme s’il existait une relation entre tomber enceinte et l’intelligence humaine. Nous acquérons des connaissances grâce à notre cerveau et non par le biais de notre utérus. Malheureusement, malgré toutes les sensibilisations qui ont été faites à ce sujet auprès des autorités de l’Éducation nationale, celles-ci n’ont jamais organisé un véritable suivi de ce dossier. Pendant longtemps, nous avons entrepris des démarches-plaidoyers auprès de ces autorités pour qu’elles puissent mettre fin à cette pratique. Mais vous savez, nous sommes en Haïti, pays de "laviwonn dede", de changement saisonnier dans les postes administratifs et politiques, il se trouve que tout le monde n’est pas sensible à la question. Cela varie donc avec les dirigeants en place.

Je veux aussi préciser que Kay Fanm - je ne sais pas s’il en existe d’autres - représente la seule organisation à avoir un centre spécialisé pour accueillir les enfants de sexe féminin victimes d’abus et de violence (sexuelle). Ce centre s’appelle "Reviv". Nous avons choisi ce nom justement pour sa force symbolique. C’est un symbole d’espoir, une façon de dire que la vie n’est pas finie pour ces filles, si la société et nous, les adultes, nous les encadrons et leur apportons le soutien qu’elles méritent.

 

E-L.-Cette clinique-là dont vous parlez, est-elle établie à Kay Fanm?

D.M.-Il ne s’agit pas d’une clinique mais plutôt d’un centre mis sur pied par Kay Fanm. Ceci a été possible grâce au soutien de différentes institutions qui ont apporté leur contribution. Ce centre héberge des enfants qui nous sont confiées par leurs parents pour une durée déterminée, en fonction des cas, en vue de recevoir tous les soins nécessaires ; soins médicaux, psychologiques… et tout encadrement nécessaire. Nous disposons de toute une série de méthodes de travail. D’abord, nous avons dû nous former nous-mêmes au niveau de l’équipe dirigeante pour savoir comment travailler avec ces enfants violentées et les réhabiliter.`

 

E-L.-Vous venez de parler de cas de parents venant eux-mêmes avec leurs enfants à Kay Fanm. Comment ces derniers réagissent-ils aux actes de violence subis par leurs enfants ?

D.M- Je dois vous dire que toutes les personnes qui arrivent chez nous à "Kay Fanm" viennent de par eux-mêmes. Nous n’allons pas les chercher. Première chose à souligner : ceci est le résultat d’un travail de longue haleine effectué par toutes les organisations féministes sur le dossier de la violence. L’information est bien véhiculée et tout le monde sait, quand ces situations se présentent, à qui il faut s’adresser. Kay Fanm est considérée comme l’une de ces institutions. Donc, lorsque ces parents viennent, ce sont des gens qui cherchent de l’aide. Ils ne savent pas nécessairement de manière claire ce qui doit être fait, mais la seule chose, ils savent où trouver des solutions appropriées à leurs cas.

Quand nous les accueillons, nous leurs donnons toutes les explications nécessaires. Nous leur présentons les différents choix possibles. Et, sur la base de l’évaluation des spécialistes qui ont consulté l’enfant, nous faisons des recommandations qui sont discutées avec eux et si nous tombons d’accord, nous les hébergeons (suivant nos capacités également parce que nous ne pouvons pas accueillir une énorme quantité d’enfants et, en principe, un enfant ne peut être gardé au-delà de 6 mois). Dans certains cas, il n’est pas nécessaire de déplacer l’enfant de chez elle.

Pour ces filles violentées, nous avons mis en place un programme avec des psychologues pour des travaux psycho-sociaux bien spécifiques. L’enfant est encadrée, elle s’exprime, elle parle de ce qui s’est passé, elle trouve l’aide nécessaire pour surmonter le traumatisme qui ne constitue pas une mince affaire même pour un adulte, voire pour un enfant. Et surtout, il faut établir une vigilance pour que l’enfant ne se suicide pas ; car elle est tellement dégoutée de ce qui lui est arrivé, qu’il faut lui accorder beaucoup d’attention ; d’autant plus qu’elle est pointée du doigt et fait l’objet de toutes les moqueries… Donc, nous faisons tout ce travail pour que l’enfant ne soit pas déprimée, pour qu’elle reprenne goût à la vie. C’est ce que nous appelons « accompagnement ».


E-L.-Pensez-vous que les gens accordent de l’importance à cela au sein de la société ? Les enfants sont-ils réellement en danger ?

D.M.-Oui, ils sont en danger en Haïti et ils le sont vraiment. Malheureusement dans la société nous n’accordons pas encore assez d’importance à cette question-là. Plusieurs groupes dans le pays travaillent sur le droit des enfants et font beaucoup d’efforts. Mais, malgré tout, ici en Haïti, la conception dominante reste que l’on ne considère pas l’enfant comme une personne à part entière ayant des droits. D’ailleurs cela se reflète dans notre façon de parler : Timoun se ti bèt ( les enfants sont des petits animaux). Non. Les enfants ne sont pas des bêtes ! Et même pour les animaux, on n’a aucune raison de les maltraiter. Dans notre société, lorsqu’un enfant commet un impair, les parents (ou la personne responsable) n’établissent aucune communication ou dialogue avec lui. On recourt automatiquement à la bastonnade. Cette pratique de violence a comme conséquence le développement chez nous d’une attitude qui nous porte à croire que les problèmes doivent se résoudre par la violence. Donc, effectivement on note un manque de sensibilité et de plus, les adultes en Haïti ne se sentent pas suffisamment responsables des enfants pour comprendre que leur rôle revient à les protéger jusqu’à ce qu’ils atteignent la maturité pour se prendre eux-mêmes en charge.

Les cas de viol sur les fillettes constituent un des phénomènes prenant de plus en plus de l’ampleur dans la société. Le nombre de fillettes et d’adolescentes victimes de «violence sexuelle » va grandissant. C’est seulement quand cela survient que les proches de l’enfant commencent à en parler plus ou moins et à y réfléchir. Et c’est à ce moment aussi que nous intervenons. Nous ne faisons pas que prodiguer les soins nécessaires (soins de santé, appui psychologique…), mais nous en profitons également pour offrir des séances d’information sur ce qu’on doit faire pour les enfants et comment les adultes doivent être vigilants, attentifs à l’égard de ces derniers. Prenons un bref exemple. Dans l’éducation traditionnelle, lorsqu’un enfant porte plainte contre un adulte, les parents généralement se fâchent. Ils n’acceptent pas qu’un enfant pointe du doigt un adulte. Lorsque des adultes "dévergondés" exploitent sexuellement un enfant, celui-ci sent qu’on lui fait quelque chose de mal. Et lorsqu’il essaie de porter plainte, il n’a donc pas d’écoute. Personne n’y accorde attention. Et c’est ainsi que surgissent les problèmes plus tard. Il faut prévoir les situations et ne pas attendre qu’elles surviennent pour prendre des décisions. La prévention consiste à protéger les enfants. Il ne faut pas être naïf au point de croire que, comme ce sont des enfants, personne ne va leur faire subir des violences, et des violences sexuelles en particulier. Malheureusement, c’est cela la réalité. Et pour finir, il faut souligner qu’il existe une tolérance derrière tout cela. Par exemple, de septembre à novembre 2013, nous avons enregistré des cas où des fillettes ont été victimes dans leurs établissements scolaires. Nous avons aussi observé que la réaction des gens a été d’accuser en premier lieu les fillettes ! Nous parlons d’enfants de 12 à 14 ans. Et ce sont elles qui sont blâmées, accusées d’être des allumeuses… Alors, je profite de cet entretien pour dire que, dans la question de droits humains et d’après les lois établies en Haïti - règlements en vigueur partout dans le monde, pas seulement en Haïti - les adultes ne doivent pas avoir de relation sexuelle avec des enfants. Dès qu’un adulte couche un enfant, il s’agit de viol, parce que la loi considère qu’un enfant n’a pas la constitution physique/corporelle nécessaire pour tenir tête à un être plus mature. Dès qu’il n’y a pas aussi de consentement, on est en face d’un viol. On considère qu’un enfant ne peut donner son consentement dans une situation d’une telle envergure.

 

E-L.-Danièle Magloire, on aura le temps de revenir sur la loi ; mais, depuis quand Kay Fanm travaille-t-elle sur ces questions ? Je veux parler de violence sexuelle sur des fillettes et de grossesse précoce.

D.M.-Depuis 1993.

 

E-L.-Disposez-vous d’un bilan ?

D.M.-Oui, nous faisons nos bilans périodiquement. En moyenne nous recevons 1,500 cas par année, surtout des plaintes relatives à la violence sexuelle. Pour les cas de fillettes et d’adolescentes reçues de juillet à décembre 2013, ils sont au nombre de 78. Si nous considérons la période antérieure, nous aurons un total de plus de 1,000 fillettes entre 2012 et 2013, dont 604 cas d’enfants mineures.

 


E-L.-Qu’est-ce qui vous a poussé à investir ce domaine précis d’activités ? Comment aviez-vous débuté ?

D.M.-Kay Fanm est une organisation féministe. En tant que tel, elle se donne comme rôle de faire la promotion et défendre les droits de la femme dans tous les domaines. La question de la violence, très importante, concerne les droits de la femme et avant tout, les droits de la personne humaine. Les femmes étant des personnes, elles ont donc le droit de vivre sans qu’elles soient victimes d’exaction, de violence. La violence entraîne beaucoup de conséquences désastreuses ; d’abord pour la personne victime, mais aussi pour son entourage et la société. Par exemple, si nous considérons le viol, plus spécialement le viol des enfants, des fillettes et des adolescentes qui tombent enceintes dans de pareilles conditions, ceci ne fait pas du bien à la société. Nous avions choisi de travailler sur ce problème, mais surtout nous avions commencé par offrir nos services de plaidoyer, i.e. défendre cette cause pour sensibiliser les gens et surtout amener les autorités de l’État, qui détiennent la responsabilité de veiller au bien-être de la population, à prendre des dispositions pour protéger ces droits. Les plaidoyers réalisés par Kay Fanm, de concert avec d’autres organisations féministes, ont abouti en 2005 à une loi sur l’agression sexuelle. Et, je dois le signaler, puisque c’est intimement lié à notre conception du féminisme, à chaque fois que nous rédigeons des lois sur les droits de la femme, nous parlons de ‘’personne humaine’’ pour qu’elles embrassent et la gente masculine et la gente féminine. Voilà pourquoi dans les cas de viol des jeunes garçons en Haïti par les soldats de la MINUSTAH, nous avons pu utiliser ces mêmes lois pour porter plainte contre ces militaires. Elles servent ainsi pour des plaidoyers en faveur des fillettes et des petits garçons ; point extrêmement important dans l’approche féministe. Défendre le droit des femmes revient à protéger d’une autre façon le droit de la personne humaine en général.

 

E-L.-Si nous considérons tout ce que Kay Fanm a déjà réalisé sur la violence sexuelle faite aux fillettes spécialement - je veux parler de tous les cas que vous avez déjà reçus - pouvez-vous donner une explication sur votre compréhension de la violence sur les fillettes et de la question de la grossesse précoce ?

D.M.-De même que pour les adultes, la violence sur les fillettes traduit la vision du rapport déséquilibré entre les femmes et les hommes. En premier lieu, la conception selon laquelle la fille, quel que soit son âge, n’est pas considérée comme une personne à part entière, explique le fait que certains hommes se donnent le droit de l’attaquer. Même si elle dit non, elle n’est pas écoutée et puisque c’est un enfant ils pensent qu’ils ont tout bonnement le droit de faire usage de leur force pour obtenir ce qu’ils veulent. Voilà pourquoi ces actes se répètent sur les fillettes. En second lieu, et ceci se rapporte directement aux grossesses précoces, cela arrive à cause des rapports non protégés avec des jeunes garçons de leur âge, mais ce sont tout de même les filles qui en subissent les conséquences. Toutes les études ont démontré que l’âge auquel les jeunes commencent à avoir des relations sexuelles se situe autour de 15 à 16 ans. Donc il y a deux choix. Ou bien on ferme les yeux, on fait semblant d’ignorer la réalité en leur interdisant d’en avoir à cet âge, tout en sachant pertinemment qu’ils vont quand même en avoir en cachette et en plus sans protection contre le sida et la grossesse. Ou bien, on admet que pour se protéger contre la grossesse, il faut pratiquer la contraception. Mais l’éducation sexuelle des enfants n’est pas de mise, et surtout pour les filles à qui on n’apprend pas à vivre leurs relations sexuelles au moment où elles se sentent prêtes. Très souvent – du moins d’après les cas que nous recevons en travaillant avec les filles - elles avouent qu’elles sont tombées enceintes après leur première relation. Elles confessent qu’elles ne voulaient pas mais que la personne avait tellement insisté, qu’elles ne pouvaient pas dire non, qu’elles ne savaient pas comment refuser… Donc il faut l’éducation sexuelle. Il faut parler aux enfants et les encadrer sur ce point. Ce qui va leur permettre d’attendre le bon moment pour avoir des relations sexuelles et surtout dans des conditions sécuritaires.

Par ailleurs, concernant le viol, celui-ci se définit comme suit : tout adulte ayant des rapports avec un enfant. L’occurrence du rapport confirme le viol, d’après la loi. La situation de misère qui prévaut dans le pays constitue un facteur d’encouragement à ces actes. Beaucoup de familles ont démissionné. Oui, nous pouvons le dire. Par rapport aux difficultés économiques auxquelles ils font face, les parents ferment les yeux et n’exercent aucun contrôle sur celui qui apporte de l’aide financière à la famille. Et comme cette personne aide la famille, en revanche, elle se paie elle-même en couchant avec une des fillettes du ménage. Ceci est très choquant parce que dans un pays où sévit la misère, si en tant qu’adulte quelqu’un veut aider un enfant pour qu’il puisse aller à l’école, il ne paie pas une somme démesurée. Généralement, les enfants en situation précaire ne fréquentent pas les meilleures écoles nécessairement ni les plus chères. Donc, finalement on ne peut parler de don ni de charité, mais plutôt d’achat de service. Il donne 1,000 gourdes en échange de gratification sexuelle, pour abuser un enfant. Imaginez ce que cela signifie pour un enfant qui se fait abuser tout le temps par une personne, tout simplement parce que celle-ci paie sa scolarité ou bien parce qu’elle apporte de la nourriture à la maison. Il s’agit là d’exploitation sexuelle, d’abus d’enfant, qui sont des actes vraiment inacceptables. Même si la famille est en difficulté, ce n’est pas possible de vendre nos fillettes ! C’est inacceptable ! Les enfants ont droit à la protection. Ce sont des enfants, ils n’ont pas demandé de naître ! Il faut que les adultes prennent aussi leurs responsabilités. Concevoir des enfants dans n’importe quelle condition, sans être prêts, sans avoir les moyens pour subvenir à leurs besoins, c’est là où le bât blesse. Par exemple, une famille qui dispose de moyens pour s’occuper de ses enfants, ne se trouvera pas en situation où des gens viennent payer leur écolage en échange de gratification sexuelle. Par contre, ces enfants peuvent tout de même croiser des hommes à tout faire dans les rues et ainsi être victimes, mais les conditions ne sont pas les mêmes.

 


E-L.-Danièle Magloire, quel (s) secteur(s) de la société, ou bien dans quelle(s) zone(s) avez-vous relevé plus de cas ?

D.M.-Nous ne pouvons pas indiquer une zone en particulier. On les enregistre à tous les niveaux de la société, indépendamment du milieu social. La seule différence, ils sont beaucoup plus rapportés dans les milieux populaires et dans les couches moyennes. Il faut éviter d’avoir cette croyance. La violence n’a pas de classe sociale, de couleur et de nationalité. Ces phénomènes se retrouvent dans toutes les sociétés. La différence entre la société haïtienne et les autres réside dans les dispositions prises liées aux progrès réalisés en matière de droits humains, pour contrecarrer le phénomène de la violence. En Haïti, au niveau des autorités de l’État, des efforts ont été déployés par exemple avec la création du Ministère à la Condition Féminine, malgré qu’avec l’avènement de chaque gouvernement il faut mener une véritable lutte pour empêcher que ses portes soient fermées. D’ailleurs, on n’accorde pas vraiment beaucoup d’importance à ce Ministère. Les efforts de l’État sont minimes en ce sens. La plus grande charge repose sur les épaules des organisations féministes et d’autres regroupements de femmes qui luttent dans ce dossier. Et, lorsque vous observez de près, vous verrez que ce sont ces mêmes organisations de la société civile qui offrent leurs services aux femmes et fillettes victimes de violence, et non l’Etat. Donc le phénomène s’observe à tous les niveaux, mais les personnes que nous accueillons spécialement à Kay Fanm viennent principalement du secteur populaire. Ces gens n’ont pas de recours ni de grands moyens pour aller payer des institutions privées, pour consulter par exemple des psychologues privés, médecins privés et autres… Mais ici, ils trouvent un espace collectif qui offre des services destinés à quelle que soit la personne en difficulté. Pour se présenter et avoir accès aux services de Kay Fanm, il n’est pas nécessaire d’avoir des recommandations ni d’être reconnu. Parce que notre objectif consiste à apporter de l’aide aux personnes victimes. Nous travaillons avec elles. Nous les conscientisons également pour qu’elles ne subissent plus ces actes, ou du moins pour qu’elles apprennent à se donner un maximum de protection. Ce n’est nullement nécessaire de savoir qui vous êtes, parce que nous défendons une cause. Vous avez été victime de viol, eh bien ! nous vous aidons, nous vous épaulons, et nous pouvons porter la cause par-devant un tribunal, pour celles qui le veulent bien. Nous les accompagnons pour qu’elles aient gain de cause, pour que les auteurs d’actes de violence soient condamnés. Si la personne ne veut pas poursuivre l’abuseur, nous respectons son choix ; c’est son droit. Nous lui expliquons la situation, mais si elle ne veut pas, nous ne pouvons pas la forcer. Mais cela n’empêche qu’elle bénéficie de tous les autres accompagnements nécessaires de manière à ce qu’elle puisse reprendre le contrôle de sa vie, parce que nous, nous ne voulons pas encourager les gens à se définir comme des victimes. Oui, vous étiez victime au moment où vous avez subi l’acte, mais vous ne pouvez pas le demeurer tout le reste de votre vie ! Il faut surmonter le problème. Vous ne devez pas en avoir honte. Ce n’est pas vous le coupable, mais plutôt un ‘’malandrin’’. La victime est amenée à se dépasser, prendre son courage à deux mains et nous effectuons un travail d’éducation pour qu’elle puisse transmettre les messages à son entourage, à ses enfants, ses filles en particulier.

 

E-L.-Parmi les cas que vous recevez, avez-vous rencontré des personnes provenant des couches aisées ?

D.M.-Rarement, car, comme je viens de vous le dire, il s’agit généralement de gens de condition modeste, ayant des difficultés financières. D’ailleurs, je parlais tantôt du Centre d’hébergement ‘’Revivre’’. Les familles concernées vivent en majorité dans des bidonvilles ou dans des quartiers défavorisés. Ce qui signifie que, lorsque ces enfants sont victimes de telles situations, elles ont besoin d’un espace pour respirer, pour reprendre leur souffle, dans un peu plus d’intimité. C’est ce que nous essayons de leur offrir. Mais, notre vocation, notre but final, ne se résume pas à donner des services, qui constituent plutôt un moyen, compte tenu du fait que nous accueillons des personnes en détresse, en particulier des adolescentes et des fillettes. Nous collaborons donc avec elles pour soulager leur détresse mais nous visons à changer dans la société le modèle de conception, de rapport qui cause ces actes qui continuent à être posés souvent dans l’impunité.

 


 

E-L.-Si on se réfère aux cas déjà déclarés, comment voyez-vous leur évolution, sont-ils en augmentation ou en diminution ?

D.M.-Depuis qu’on a commencé à travailler, les cas sont en accroissement ; mais cela ne veut pas dire pour autant qu’on a enregistré plus de cas de violences. Nous pouvons dire qu’entre la date où nous avons commencé à réaliser ces activités et aujourd’hui, nous constatons que plus de gens viennent déclarer des cas de violence. Et ceci ne nous étonne pas, parce que les organisations (de femmes) ont beaucoup investi dans des campagnes de sensibilisation. Chaque année, entre deux dates symboliques, 25 novembre, journée internationale contre la violence faite aux femmes, et 10 décembre, date de commémoration de la déclaration universelle des Droits de l’Homme, nous menons une campagne dans tout le pays, et beaucoup de gens écoutent nos messages. Plus nous organisons ces campagnes, plus les gens sont informés, plus ils viennent déclarer des cas, conscients qu’ils ne peuvent pas rester passifs. Les victimes, fillettes ou femmes adultes, sont encouragées à solliciter de l’aide. Un de nos messages importants adressé aux victimes et véhiculés durant nos campagnes, est bien qu’il ne faut pas rester passives, qu’il faut chercher de l’aide et des soins dans un délai ne dépassant pas 3 jours. Car, si on se réfère aux avancées de la médecine, passés 3 jours, on ne peut pas éviter à la victime de contracter le Sida, ni de tomber enceinte. Il faut prodiguer des soins dans cet intervalle de 3 jours. Nous devons rappeler quand une victime enceinte attrape le Sida, il y a de fortes chances que l’enfant naisse séropositif.

 

E-L.-Pouvez-vous donner plus de détails sur les réponses apportées par Kay Fanm aux violences sexuelles subies par les mineures ?

D.M.-Les réponses que nous apportons, évidemment pas toutes seules, comme souligné précédemment, puisque plusieurs groupes travaillent sur cette même question, concernent en tout premier lieu la prévention. Celle-ci réfère à une série de séances d’animation au cours desquelles nous sensibilisons, informons les enfants, garçons, fillettes, adolescentes, sur la question des droits humains d’abord, celle se rapportant aux droits spéciaux des femmes et à la violence. Et, le fait d’organiser des causeries, des débats qui permettent aux enfants de poser des questions, s’est révélé très important. Nous le faisons aussi avec des adultes. La prévention consiste ainsi à parler, expliquer la violence et ses effets négatifs en vue de faire respecter les droits humains et de dégager l’importance de ceux-ci dans une société.

 

E-L.-Kay Fanm est une organisation féministe et nous parlons de violences sur les femmes. Mais, les fillettes sont-elles les seules à être victimes de violence sexuelle ? Avez-vous également reçu des cas de violences sur des garçonnets ?

D.M.-Kay Fanm ne peut pas embrasser tous les domaines. Nous travaillons sur les violences faites aux femmes. Cependant, il nous est arrivé - 2 ou 3 fois peut-être - de recevoir des plaintes relatives à des violences qu'auraient subies des hommes. À remarquer que ces violences ne sont pas commises par des femmes mais encore par des hommes. Nous les orientons là où ils peuvent trouver des soins. Si les victimes sont des mineurs, nous faisons le nécessaire, mais, dans le Centre d'hébergement ‘’Revivre ‘’, nous n’accueillons pas de garçons. Si on en retrouve un, il s’agit d’un enfant qu’une jeune mère tombée enceinte précocement a accouché. Notre travail est axé sur les filles. Et, il faut aussi admettre que les cas de violences sur les femmes sont plus courants dans la société.

 


E-L.-Danièle Magloire, tout ce travail, le réalisez-vous facilement?

D.M.-Oh ! Il y a plein de difficultés. Premièrement, elles sont d’ordre financier. À chaque fois, nous devons trouver des moyens pour mener nos activités. Bien des gens travaillent en partie bénévolement. Nous avons besoin de toucher d'autres zones, car Kay Fanm travaille sur toute la région métropolitaine et dans certaines zones du département de l'Ouest. Nous travaillons dans le Sud-Est et dans les Nippes. Auparavant, nous travaillions dans l’Artibonite, plus particulièrement à Désarmes, où justement, à cause des difficultés de déplacement, nous n’avons plus la même présence.

D'autres difficultés surviennent, quand nous voulons intervenir dans les écoles pour faire de la prévention. Nous devons, de temps à autre, reprendre les discussions pour que ce programme soit accepté ; parce que l’État, l'Éducation Nationale ne voit toujours pas encore la nécessité qu'il y ait des cours sur l'éducation citoyenne, encore moins sur l'éducation sexuelle.

Certaines autres difficultés sont liées à l’attitude des autorités, même si on a constaté des progrès accomplis grâce au travail de mobilisation, de sensibilisation et de plaidoyer. Au niveau de la police, on réagit mieux aux actes de violence sexuelle, mais pas toujours. Par exemple, dans l'un des cas enregistrés l'année dernière à Port -au- Prince concernant une enfant violée, la police a fait une publicité autour de la fille. Le violeur n’a pas été mis au-devant de la scène. Par principe, on ne peut pas publier la photo d’une enfant de 13 ans, la faire circuler sur tous les téléphones et l’avilir. En outre, au niveau de la justice, on a de la peine à faire respecter et appliquer la loi. On a une justice malade, partisane. Quand il s’agit d’une autorité ou bien d’une personne proche des autorités, la tendance est de cacher l'affaire, de faire pression sur les plaignants pour la laisser tomber ou de procéder à un jugement expéditif qui condamne toujours la victime et met en liberté le bourreau. Il s’agit là de trois grands niveaux de difficultés auxquels il faut ajouter une certaine passivité de la société surtout quand les femmes sont concernées. À titre d’illustration, on peut rappeler que 2 ans de cela, la Police avait arrêté deux prostituées. En Haïti, la prostitution n’est pas illégale, donc on n’a pas le droit d’arrêter ces femmes. D’autant que, quand on considère toutes les données relatives à ce phénomène, on constate que celles qui se consacrent à cette pratique ne le font pas par plaisir. Il s’agit d’une prostitution de misère quand on sait qu’elles sont payées 15, 10 , 25 ou 50 gourdes. Quand ces femmes ont été arrêtées, les gens dans les médias ont déclaré qu’ils attendaient la réaction des organisations féminines. Nous autres, nous avons toujours dit que nous sommes contre la prostitution parce que c’est une pratique qui détruit la vie de la personne qui s’y consacre. Elle est contre la dignité humaine. Il revenait donc aux clients de ces prostituées, les hommes, de se prononcer sur la question. Nous, au contraire, nous luttons pour voir comment ces jeunes femmes trouveraient d’autres alternatives au lieu de marchander leurs corps. Ainsi, la société ne prend pas ses responsabilités. En plusieurs endroits, on apprend aux gens les principes de droits humains, les principes de respect des droits de la femme, mais ces espaces ne sont pas suffisamment ouverts.

Un dernier point extrêmement important : la religion. On a observé un autre phénomène qui ne cesse de prendre de l’ampleur depuis le tremblement de terre : une série de groupes de protestants attaquant le vodou et tenant un discours contre les droits des femmes. Ceci constitue un blocage. La constitution stipule clairement qu’Haïti est un État laïc, c’est-à-dire sans religion et il doit protéger les gens quelque soit leur appartenance religieuse. Non seulement dans la pratique, l’État fonctionne comme si sa religion officielle était le catholicisme, mais aussi il se réfère à cette religion quand il veut résoudre certains problèmes. On voit par exemple des parlementaires faire appel à leurs croyances religieuses des fois pour traiter un dossier.

 


E-L.-Pour la question des grossesses précoces, quelles sont les données dont vous disposez ?

D.M.-Les données au niveau national suite à une enquête effectuée chaque 5 ans, appelée EMMUS (Enquête Mortalité, Morbidité, Utilisation des services) menée au niveau étatique, démontrent d’une part qu’on a des enfants très jeunes qui vivent en concubinage entre 15 et 19 ans, et de l’autre que 14% de jeunes filles entre 15 et 19 ans sont déjà mères. C’est inquiétant quand on connaît les conséquences que cela peut avoir sur leur santé. En effet, leur corps n’est pas encore bien constitué pour porter un bébé. Cela entraîne des mort-nés, la mort des mères pendant l’accouchement ou bien encore des bébés nés avec un handicap quelconque.

Il faut aussi souligner comme deuxième problème : l’incapacité d’un enfant de 13-14 ans à s’occuper d’un enfant, son manque de savoir-faire. Comment construire une relation entre la mère encore enfant et le bébé ? Comment va-t-elle prendre soin de ce bébé ? Très souvent, on constate que c’est la grand-mère ou quelqu’un d’autre de la famille qui prend en charge ce bébé, parce que l’enfant-mère ne peut pas le faire. Et c’est en ce sens, qu’on insiste sur la question de la contraception et aussi sur celle du droit à l’avortement. On le préconise en particulier, lorsque cette grossesse est le fruit d’un viol, parce qu’en fait on a noté beaucoup d’hypocrisies dans l’attitude des gens qui se disent contre l’avortement, tout simplement parce que leurs enfants ne sont pas victimes. L’avortement est illégal en Haïti, mais se pratique dans de mauvaises conditions. Les hôpitaux publics font face aux conséquences des mauvaises pratiques d’avortement. Souvent les victimes se font avorter par n’importe quel charlatan, n’importe où et avec n’importe quoi ; puis quand elles piquent une hémorragie, elles vont chercher des soins dans les hôpitaux publics. Et, il existe une grande discrimination en ce sens entre des gens qui possèdent de l’argent et ceux qui n’en ont pas. Ceux qui ont de grands moyens financiers peuvent se faire avorter dans de bonnes conditions, sans que personne ne le sache. Le médecin peut toujours inscrire dans son dossier qu’il a procédé à une intervention médicale pour une appendicite par exemple, afin de ne pas être poursuivi par la loi. Mais ceux qui n’ont pas les moyens, sont condamnés à se faire avorter dans de mauvaises conditions.

Nous disons qu’il s’agit là d’un problème de santé publique. Au lieu de laisser augmenter le nombre de femmes, de jeunes filles qui meurent à la suite d’un avortement, au lieu de condamner ou de juger, il faut faire face au problème. Il faut lever l’interdiction légale, faire l’éducation sexuelle et permettre que la contraception soit accessible pour que chacun vive sa vie sexuelle. Mais, si vivre sa vie sexuelle constitue un droit, cela ne veut pas dire pour autant qu’on doit enfanter sans cesse.

 

E-L.-Danièle Magloire, qu’est ce qui devrait être fait de façon générale, hormis ce qui a été déjà fait comme travail par Kay Fanm, pour résoudre ces problèmes ?

D.M.-Je viens d’expliquer que, pour le problème de grossesse précoce, il est indispensable de faire l’éducation sexuelle des enfants, l’éducation des filles, pour qu’elles connaissent leur droits, pour qu’elles apprennent à dire non, à dénoncer tout de suite les tentatives de viol ; éduquer les adultes, pour qu’ils soient réceptifs; rendre disponibles les moyens de contraception pour les jeunes et les adultes. Mais il faut également envisager des sanctions, parce qu’aucune société ne peut se contenter de faire uniquement des sensibilisations sans prévoir de peines pour une série d’effractions. Il faut, par exemple, sensibiliser les chauffeurs pour qu’ils affichent de bonnes attitudes de conduite dans les rues, mais il faut également sanctionner ceux-là qui sont indisciplinés. Sensibilisation et sanction vont de pair.

En outre, l’État doit mettre en place des programmes nationaux capables de résoudre ces problèmes. Nous pouvons dire que sur ce plan, nous pouvons noter quand-même un point positif. Il existe un plan national contre la violence faite aux enfants et aux femmes, qui est le résultat de la collaboration entre l’Etat et la société civile représentée par la plate-forme de Concertation nationale travaillant sur ce dossier. Cependant, ceci représente une première étape, certes importante, mais il faut que ce plan soit mis en application. On est actuellement à cette phase. L’État doit encourager, exiger même de ses partenaires internationaux qui disent travailler sur la question, et toutes les ONG concernées, à œuvrer dans le cadre de ce plan.

 


 

E-L.-Pouvez-vous rappeler pour le public d’Enfo-Lien ce que stipule la loi sur ces violences et les grossesses précoces ?

D.M.-Concernant les violences, on n’a pas tout le cadre juridique, tous les textes de loi nécessaires. Le Ministère à la Condition Féminine travaille actuellement avec les organisations sur ce dossier. Mais il existe une loi sur la question de l’agression sexuelle. À propos des mineures (les moins de 18 ans), cette loi stipule clairement que l’on ne peut pas parler de consentement pour des enfants. Elle fait valoir leur faiblesse par rapport à ceux-là qui sont en position de force. Dans de tels cas, les sanctions légales sont plus sévères. Elle attribue le nom de ‘’personnes d’autorité’’ à ceux-là qui occupent un poste de décision, d’autorité, dans une administration et qui commettent des abus. Les femmes sont forcées de subir des harcèlements ou des violences sexuelles pour conserver leur emploi. C’est un phénomène extrêmement courant dans la société. On l’observe dans le secteur privé et dans les milieux ouvriers particulièrement, où la majorité des travailleurs sont des femmes. D’ailleurs, dans le monde ouvrier (haïtien) c’est l’une des revendications que ces dernières ont toujours agitées : elles veulent travailler sans rien en échange, sans subir d’exploitation sexuelle.

Dans les cas de viol, la loi prévoit plusieurs années de peine. Si la victime est mineure, elle est sévère. S’il s’agit d’une personne d’autorité, i.e. en position de force, elle l’est encore plus.

Quant à la grossesse précoce, on peut trouver quelques références, mais pas de texte de loi spécifique. Cependant, dès qu’on arrive à prouver qu’elle est liée à un viol, elle est classée parmi les cas d’agressions sexuelles. Le vide à combler et sur lequel travaillent plusieurs organisations comme l’Office de protection du citoyen, des associations et des ONG œuvrant dans la protection de l’enfance, concerne surtout un plan national de protection de l’enfance. IBESR (Institut du Bien-être social et de recherche) représente l’un des acteurs importants dans un tel travail. La brigade de protection des mineures, dont les actions sont surtout circonscrites à Port-au-Prince, manque de moyens, pas seulement financiers, mais aussi techniques pour agir correctement et assurer le suivi des dossiers.

 

E-L.-Quels sont les devoirs des parents aujourd’hui pour empêcher aux enfants de tomber enceinte précocement ou de subir des agressions sexuelles ?

D.M.-En premier lieu, quand une personne prend la responsabilité de mettre au monde un enfant, son rôle est de veiller sur cet être. Veiller sur l’enfant signifie répondre à ses besoins primaires : nourriture, scolarisation, et encadrement à domicile. Les parents doivent être en mesure de parler à leur enfant pour connaître ses sentiments, ses préoccupations, et établir une relation de confiance avec lui. Ainsi, quand il aura à vivre certaines situations, il lui sera plus facile de partager ses émotions, préoccupations, frustrations. Il pourra signaler les mauvaises situations vécues à ses proches.

En second lieu, les parents doivent réviser leur conception tendant à considérer les filles comme des poulettes et les garçons comme des petits coqs. Pour eux c’est normal ce qui arrive aux petites filles. Mais, celles-ci sont des personnes et elles ont droit aux mêmes attentions. Il faut que les parents comprennent que beaucoup de filles subissent des abus et qu’il n’y a pas seulement les enfants des autres à être victimes, les leurs peuvent aussi l’être. Il ne faut pas qu’ils disent que cela ne pourra jamais arriver dans mon quartier ou chez moi. Cela peut se produire n’importe où. Donc, quand un enfant parle, il faut être attentif à ses dires. Et, il y a des comportements de la part des adultes vis-à-vis des enfants qu’il ne faut pas accepter. Par exemple, des adultes disent souvent des fillettes qu’elles sont leur épouse. Mais entre époux et épouses existe un certain type de relations. On fait des choses bien spéciales avec son épouse. Une enfant ne peut être l’épouse de quiconque ! Il faut freiner très tôt ces petits jeux. Un enfant est un enfant, que ces adultes aillent où trouver des épouses ! Il y a des gens qui vous disent qu’il s’agit là d’une plaisanterie. Mais c’est ainsi que cela commence. Ils font s’asseoir les enfants sur leurs cuisses, font des gestes, attouchements, etc. et l’enfant peut ne pas comprendre ce qui se passe et quand enfin elle va en parler on lui répond qu’elle est son épouse sur un ton de plaisanterie. Et, à l’avenir cela devient triste. Donc, il faut être vigilant, dialoguer avec les enfants et rester ferme sur la question : ne laisser personne se livrer à des attouchements sur votre enfant ! Et si jamais le malheur arrive, les parents ne doivent pas avoir honte ni blâmer l’enfant qui est victime de violences sexuelles. Ils doivent chercher de l’aide auprès des organisations travaillant dans ce domaine pour empêcher à la vie de cette enfant d’être gâchée.

 


 

E-L.-Enfin, le dernier mot.

D.M.-Le dernier mot : je dois avouer que c’est un travail difficile. Cependant, nous pouvons mener cette bataille jusqu’à la victoire, car je peux dire que des progrès ont été notés depuis 1986, époque à laquelle les organisations avaient repris le droit de fonctionner, à la chute de la dictature des Duvalier. Beaucoup plus de gens comprennent ces situations qui sont davantage dénoncées et/ou déclarées. Et je crois qu’au niveau du mouvement féministe, nous pouvons en être fières. Nous avons porté sur la scène nationale cette question de violences sur les fillettes et les femmes. Avant, on n’en entendait pas parler. Aujourd’hui il est difficile pour un agresseur de crier son forfait librement sur la place publique. Le comportement a changé. Nous pensons que des progrès ont été réalisés rien qu’en considérant le nombre de cas que nous recevons dans toutes les organisations et au niveau des dix départements géographiques du pays. Ceci prouve que les messages sont véhiculés et compris, que les gens qui sont victimes ne restent pas passifs, mais portent plainte. Donc, nous encourageons la population à être vigilante pour ne pas laisser les ‘’malandrins’’ détruire la vie de leurs enfants et ne pas abandonner les victimes à leur sort quand cela se produit.

 

E-L.-Enfo-Lien vous remercie, Danièle Magloire.

D.M.-C’est à moi de remercier Enfo-Lien pour cette opportunité.

 

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(Traduction/Édition : Yanick Guiteau Dandin / Tr.brute mat. sonore créole : Rachelle Desrouleaux)